Ne manquez rien avec l’infolettre.
BloguesMouvements sociaux

Faire le mort ou faire la grève

Les anciens systèmes politiques avaient le mérite de la franchise. Ils protégeaient la hiérarchie et les privilèges sans avoir peur de les nommer. Notre système est plus vertueux. Il a de son côté les derniers mots de la domination, ceux qui devraient ouvrir le débat, mais qui y mettent abruptement fin: la démocratie et la raison.

L’État, c’est nous; l’économie, c’est la raison : la boucle est bouclée, et deux fois plutôt qu’une.

Premier nœud : notre société est démocratique; les élus nous représentent; et s’opposer à eux, c’est s’opposer à la société. Il est désormais possible de matraquer la dissidence politique, d’épier et de surveiller la population pour mieux protéger la démocratie. La démocratie libérale devient ainsi sans doute le système de domination le plus sophistiqué qui soit. Elle domine au nom de la liberté. Elle appauvrit au nom de l’égalité. Et elle hiérarchise au nom de la solidarité. En d’autres mots, pour paraphraser Abraham Lincoln: « La démocratie, c’est le gouvernement au nom du peuple, sur le peuple et contre le peuple ».

Deuxième nœud : la démocratie est l’incarnation de la raison; la raison est aussi économique; et s’opposer aux impératifs de l’économie, c’est être contre la raison. Toute idée qui ne cadre pas avec les impératifs plus ou moins divins de l’économie est considérée comme irrationnelle. Dépouillée de sa sombre magie, l’économie n’est pourtant rien d’autre que le fruit de notre travail collectif ― un fruit qui devrait d’ailleurs normalement nous appartenir. Elle n’a jamais été autre chose qu’une forme de production et d’échange des denrées nécessaires à la vie. Sa déclinaison moderne est cependant divinisée. Elle est désormais une machine automate visant la production infinie de valeur abstraite : l’argent. Ses mouvements nous échappent, nous les avons fétichisés. Il faudrait désormais se conformer à des « lois » que nous avons pourtant nous-mêmes construites, mais sur lesquelles nous n’avons aucune prise.

Faire le mort

L’État faussement démocratique nous soumet donc à l’économie de la fausse raison. Autant dire qu’il nous enferme à double tour dans une logique totalisante et sans issue. Cette logique, nous l’avons fait nôtre. Nous l’acceptons et la chérissons. Le gouvernement libéral vend l’environnement ― notre « corps non organique » ― aux plus offrants; il augmente les frais d’Hydro et des garderies; il coupe dans nos services et dans nos salaires; il privatise notre système de santé; il augmente les taxes; il ferme des écoles; il coupe dans l’aide aux personnes les plus vulnérables de notre société…

Pourquoi le peuple reste-t-il passivement soumis à ce gouvernement? Pourquoi les pauvres acquiescent-ils aux demandes des riches leur demandant de devenir encore plus pauvres? Comment expliquer l’appui passif ou passionné d’une partie de la population à des politiques qui l’appauvrissent systématiquement?

Parce que l’État, c’est nous; parce l’économie, c’est la raison.

Faire la grève

Emmitouflés dans une posture de citoyens anonymes sondés ou votants, nous n’existons pas. Assis à nous lamenter sur le sofa, pris dans le trafic entre deux nids de poules ou dans l’isoloir à fabriquer de la légitimité parlementaire : nous sommes tout simplement invisibles. Les lois de l’État et de l’économie ne sont pas les « lois des gens », comme dirait Saint-Just. Elles sont au contraire la négation de son existence comme sujet politique.

Nous voulons des garderies accessibles pour nos enfants? Nous voulons des écoles publiques avec des enseignants travaillant dans des conditions de travail favorables? Nous croyons qu’il est simplement normal qu’une société prenne soin des malades et des malheureux? Nous croyons que le gouvernement ne travaille pas dans l’intérêt de la population, mais dans celui d’une clique de notables et de créanciers?

Pour exister collectivement dans une société où l’État nie notre existence pour mieux prétendre l’incarner, il faut se battre. C’est cette bataille qui sort l’individu de sa solitude pour le faire exister parmi la collectivité. Non pas une fausse bataille qui courbera l’échine dès que la prochaine « loi spéciale » sera votée, non pas quelques défilés spectaculaires sans lendemain, mais une lutte sans concession. Une de celles qui osera revendiquer la victoire. Plus nous aurons raison, plus nous dérangerons et plus les valets serviles du Prince nous dénonceront. Ils ont d’ailleurs déjà commencé. Normal : notre action menace concrètement leurs privilèges. Il faudra apprendre à vivre avec leurs mépris…

Cette bataille pourrait nous faire vivre, au moins un peu, malgré les coups qu’on nous assène. Des centaines de votes de grèves s’en viennent au courant du mois dans le monde syndical québécois. Une question s’impose : sommes-nous prêts à nous battre?