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L’islam et le moulin à sauce brune

La menace est indigène. La menace est noire. La menace est communiste. La menace est féministe. La menace est islamiste.

Toujours la même prose du faux martyr barricadé derrière ses murailles d’argent et ses barbelés de préjugés. Toujours les mêmes raccourcis. Toujours la même sauce brune aspergée d’un océan à l’autre. « On peut critiquer la religion sans être raciste. L’islamophobie n’existe pas. » Tel est en gros le discours de la droite. Toujours avec la même prose victimaire insupportable : « Est-ce qu’on a le droit de critiquer l’islam? », « Les bien-pensants nous reprocheront… », « Le discours dominant de la gauche… », « Malgré le discours moralisateur des progressistes… ».

Il faudra bien un jour qu’un psychologue analyse cette manie qu’a la droite de dire qu’elle est muselée sur toutes les tribunes médiatiques. Car c’est de schizophrénie ― nos respects à ceux qui sont vraiment affectés par cette maladie ―  dont il s’agit. Encore une fois, la dernière campagne électorale en fournit une malheureuse preuve. L’affaire du niqab n’est rien d’autre qu’une autre anecdote élevée artificiellement au statut de scandale national. Elle est en soi une preuve que le racisme antimusulman devient progressivement la norme.

Le racisme, c’est la stigmatisation d’une population à partir de caractéristiques imaginaires. Nul n’est besoin de « race » pour qu’existe le racisme. Les races n’ont d’ailleurs jamais existé. Les humains n’en forment qu’une seule, qui se décline en différentes couleurs.

Lorsque des histoires de jambon de cabanes à sucre, d’arbres de Noël ou de niqab inexistant deviennent des enjeux nationaux, c’est de racisme dont il s’agit. Lorsqu’un animateur aux talents limités ouvre son émission d’ « intérêt public » déguisé en femme voilée, c’est de racisme dont il s’agit. Lorsqu’une députée additionne le nombre d’immigrants musulmans pour démontrer l’islamisation du Canada, c’est de racisme dont il s’agit. Lorsqu’un ministre parle des dangers de l’islam à Montréal pour nous vendre sa Charte des valeurs, c’est de racisme dont il s’agit. Lorsqu’on amalgame un député d’origine iranienne à l’islam, c’est de racisme dont il s’agit. Lorsqu’on fait circuler la photo d’une femme conduisant voilée en affirmant que « ça va trop loin », c’est de racisme dont il s’agit. Lorsqu’une femme est agressée parce qu’elle porte le voile, c’est de racisme dont il s’agit*. Lorsqu’on se demande s’il faut « trier » les réfugiés selon leur religion, c’est de racisme dont il s’agit.

Nous sommes en guerre. En Irak, en Afghanistan, en Syrie. Non pas « contre le terrorisme », mais pour les ressources et la puissance. Il ne faut pas l’oublier : la vérité est la première victime de la guerre. Cette fois-ci, pourtant, c’est par la négative que le mensonge s’installe. Le discours n’est plus ouvertement raciste, il l’est par défaut. Il découpe le réel de telle manière que les dominants deviennent les victimes imaginaires des victimes réelles. C’est ainsi que quelques dizaines de femmes voilées deviennent une « menace ». C’est ainsi que les réfugiés syriens deviennent un danger à l’ordre canadien et européen. Et c’est ainsi qu’on traite de « lâche » à répétition un comédien qui dit ne pas savoir quoi penser du niqab.

Et surtout, ne parlez pas de « racisme ». C’est ce que les amis de la guerre attendaient avec impatience. Ça leur permettra de se transformer à nouveau en victime et de repartir le moulin à sauce brune.

Désormais, le réel se retrouve littéralement la tête dans le derrière. L’extrême droite est en montée fulgurante, mais c’est l’« islamo-gauchisme » qui serait une menace. Les conservateurs instrumentalisent volontairement le niqab porté par quelques femmes, mais c’est Québec solidaire qui jouerait à l’instrumentalisation. Une motion de l’Assemblée nationale dénonce le racisme, mais il s’agirait d’ »autoflagellation ».

Les victimes sont dangereuses. Les bourreaux font pitié. Nous vivons décidément une époque formidable.

* Au sujet de cette agression, il est intéressant de noter que l’argument de la « stupidité » et de la « jeunesse » des agresseurs n’est jamais utilisé pour défendre ceux qui joignent le camp « adverse ».