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La stratégie du bocal

M’étant faite étiquetée d’anarchiste par tous les biens pensants de ce monde, je suis devenue l’ennemie à abattre. Paraît que je ne vote pas, que mon attitude est antidémocratique, que je suis paresseuse et cynique, qu’il devrait y avoir une loi pour me forcer à voter, que je suis une menace pour le système.

L’urnophile social-démocrate est désormais le grand inquisiteur de la démocratie. Selon son schème de pensée, ce moralisateur en puissance a identifié quatre comportements électoraux qui lui permettent d’exercer son jugement dernier : l’abstention, qui est l’incarnation du Mal; l’annulation, qui passe toujours puisqu’elle participe de la grande messe électorale, mais qui sera taxée inutile; le vote par conviction, ce qui l’irrite parce que ça divise le vote; ne reste plus que le vote stratégique, bénédiction de l’urnophile social-démocrate, qui, dans sa grande lucidité de prophète prédisant l’avenir politique de la Belle Province, préférera un monde moins pire plutôt qu’un monde meilleur.

Dans le vote stratégique, l’urnophile social-démocrate refoule les failles du système. Il sait, au fond de lui, que son droit de vote est bien peu de chose et qu’il ne l’exerce pas librement. Il ne vote pas pour un parti, mais contre un parti; il a perdu son visage pour revêtir celui de la majorité. Il se croit rationnel, mais c’est sous la menace du pire, dans la peur, qu’il cochera une case plutôt qu’une autre sur son bulletin de vote. Et c’est probablement parce que son vote manque d’intégrité qu’il a aussi peu de respect envers ceux et celles qui sont en phase avec leurs idéaux.

Je ne sais pas pour toi, lecteur, lectrice, mais moi, j’ai une vision plutôt différente des quatre comportements électoraux cités plus haut. D’abord, voter par conviction, ça a quelque chose de sado-masochiste, mais au moins c’est assumé, alors t’inquiète, je ne te juge pas. Voter stratégique, c’est plutôt comme un one night que, lorsque tu te réveilles le lendemain matin en constatant le genre d’épave qu’il y a dans ton lit, tu te dis : « Eh boy! Je m’en débarrasse comment, à c’t’heure? » Annuler son vote s’apparente au viol consentant, tu sais, quand t’as vraiment pas envie, mais que tu dis oui parce que ton partenaire est achalant. C’est participer du système, mais à reculons. Quant à l’abstention, c’est comparable à l’abstinence, en tant que refus radical, mais en moins plate.

Loin de moi l’idée de te faire la morale, lecteur, lectrice, encore moins de te dire pour qui voter ou de ne pas voter. Cependant, au-delà de l’urnophilie la plus élémentaire, qu’est-ce qui nous empêche de se questionner, en commençant par qu’est-ce que la démocratie représentative et quelles sont les causes de l’abstention? Ce pourrait-il que le moins pire système démocratique ne soit pas le meilleur, comme le moins pire parti ne sera jamais qu’une acception de l’indépassabilité du réel tel qu’il se présente aujourd’hui?

Le génie de l’urne

On me dit souvent que si je veux vraiment changer les choses, ce n’est pas en m’abstenant de voter que j’y arriverai, mais en fondant un parti qui représente mes idées et en me faisant élire. Mais pourquoi voudrais-je acquérir un pouvoir contre lequel je lutte? Comment changerais-je un système en reproduisant ses privilèges et ses mécanismes de légitimation? Le communisme n’a jamais réussi à franchir l’étape cruciale de la dissolution de l’État, car il suffit de donner tous les pouvoirs à un être humain pour qu’il en abuse et en soit grisé, en tant qu’être humain, qu’est-ce qui m’assure que je ne porte pas en moi cette volonté de puissance?

En démocratie représentative, voter, c’est consentir à abandonner ma souveraineté entre les mains d’un représentant, c’est lui donner le pouvoir de m’ignorer quand je descends dans la rue pour décrier ses politiques qui ne me conviennent pas, c’est accréditer son mépris quand au nom d’une soi-disant majorité il m’impose des lois dont je ne veux pas, c’est accepter qu’il me frappe pour rétablir l’Ordre quand je manifeste. La grève étudiante de 2012 nous aura permis de constater concrètement à quel point la démocratie représentative nuit à l’action collective. De concert avec les grands médias, le gouvernement libéral n’a eu de cesse de répéter que ses choix étaient légitimés par la majorité, qu’il représentait la démocratie contre la rue, au point de déclencher une élection dont le véritable objet est de motiver ses pratiques politiques.

La stratégie électoraliste nie l’action collective en ce qu’elle enferme l’électeur dans l’isoloir d’une action individuelle. Elle défait le lien social en laissant l’électeur seul avec lui-même, sachant que sa voix représente peu de chose dans la cacophonie de l’urne. Ainsi, le principal enjeu de cette élection-ci, pour plusieurs, n’est pas tant de construire une société plus juste, que de bloquer les libéraux, ce qui a nécessairement pour effet d’estomper l’extraordinaire lutte sociale dans laquelle les citoyennes et citoyens du Québec se sont engagés depuis le printemps. Autrement dit, elle n’est une diversion.

Le paradoxe de l’abstention

Ce n’est pas tant l’abstention qui est paradoxale que sa critique. L’urnophile affirmera que mon refus de voter me rend responsable du gouvernement en place et que je n’ai pas le droit de m’en plaindre. Pourtant, l’urnophile lui-même a tendance à se plaindre d’un gouvernement pour lequel il n’a pas voté, alors qu’il en est responsable, car il participe de cette « fabrique du consentement », de cette dictature sous couvert de volonté collective, qu’est la démocratie représentative.

L’urnophile dira que l’abstention ne compte pas, qu’elle n’a pas de sens, qu’elle n’est pas utile et qu’elle ne change pas le monde. Pourtant, il se contredira en ajoutant que ne pas voter met en danger la démocratie. Refuser d’exercer son droit de vote, c’est briser la légitimité d’un gouvernement dont le pouvoir s’érige sur une relation strictement électorale.

L’urnophile insinuera que mon abstention relève de l’apathie politique. Mais l’apathie politique n’est-elle pas, justement, le fait de déléguer son pouvoir à quelqu’un d’autre qui s’occupera de la politique à sa place? L’apathie politique n’est-elle pas de reproduire et de conserver ce contrat social de démocratie représentative sans pouvoir espérer mieux? L’apathie politique n’est-elle pas d’aliéner la quotidienneté de l’action politique à l’exercice épisodique d’un droit de vote?

L’urnophile proclamera, finalement, que nous nous sommes battus pour le droit de vote. À cela, l’abstention active ne s’objecte pas, au contraire, les abstentionnistes souhaitent que nous gardions notre droit de vote au lieu de le déléguer à un député. L’abstention ne s’oppose pas à la démocratie, elle se fait la critique radicale d’un droit sporadique soumis au bon vouloir des partis politiques et exprime le désir d’une démocratie plus participative au sein de laquelle la souveraineté de chacun et de chacune se lie dans un avenir collectif.

Se tromper de cible

En s’en prenant à l’abstention active, l’urnophile social-démocrate se trompe de cible. Il se pense de la même gauche que moi. En fait, la social-démocratie a baissé les bras dans la lutte contre le capitalisme, elle croit pouvoir s’en accommoder. Pas moi. Un immense gouffre nous sépare.

Par contre, tous les abstentionnistes ne sont pas anticapitalistes, et les abstentionnistes actifs sont une minorité. Si l’urnophile social-démocrate veut lutter contre l’abstention, il devrait se pencher sur les causes apolitiques de l’abstention et tâcher d’apporter des solutions viables.

En général, un faible taux de participation aux élections est interprété comme une perte de confiance de la population envers ses institutions démocratiques. C’est un facteur parmi d’autres quand le pouvoir a abandonné le peuple et s’adonne impunément, aux regards de toutes et de tous, à la corruption et au copinage.

Ainsi, le sentiment d’abandon joue un rôle psychosociologique déterminant dans le comportement électoral. Tout ce qui est susceptible de faire en sorte qu’un individu ne se sente pas inclus dans un projet de société peut mener à l’abstention comme, par exemple, la difficulté d’intégration des immigrants, la gauche fédéraliste et/ou non-francophone. De facto, les non-francophones s’abstiennent plus que les francophones. Pour cause, 72% des anglophones considèrent qu’ils n’ont pas d’autres options que de voter pour le parti Libéral. On peut facilement déduire que la « gauche » québécoise, étant liée à l’indépendance du Québec, ne favorise pas l’adhésion des non-francophones à un dessein commun dont ils seraient les laissés pour compte. Je conseillerais donc à l’urnophile social-démocrate un brin de jasette avec les non-francophones, mais surtout, de faire en sorte que les non-francophones se sentent inclus dans un projet de société pour le Québec.

L’abstention peut également être liée à un désintérêt pour la politique ou à un niveau d’études bas, ce qui réfère également à un sentiment d’exclusion. L’éducation populaire, les cuisines collectives politiques ou la mobilisation, par exemple, seraient tout à fait à même de convaincre ces citoyennes et citoyens de s’intéresser à la politique et d’aller voter.

Alors, toi, urnophile social-démocrate, engage-toi socialement vers la bonne cible et sacre-moi une petite patience avec mon droit de vote. Parce que je suis à la veille de faire comme toi et de voter stratégique. Sauf que, ce qui est stratégique pour moi, ne l’est peut-être pas pour toi : le moins pire parti pourrait possiblement mener à l’affaissement des consciences, alors que la lutte doit non seulement se poursuivre mais hausser le ton plus que jamais. Comme ce que je désire c’est une révolution profonde de notre société, que la confrontation avec le néolibéralisme sème la révolte populaire et la remise en question de l’ordre établi, je serais tentée de voter du côté du pire. J’ai tendance à croire qu’il n’y a que le pire qui puisse pousser l’humanité « au geste de saisir le frein d’urgence », pour reprendre l’expression de Benjamin.

La stratégie électoraliste, c’est de nous enfermer dans un bocal, où, comme un poisson rouge, on ne peut que tourner en rond. Avec la même mémoire courte qu’un poisson rouge, on tourne, on défèque, on oublie qu’on a déféqué, lorsqu’on se retrouve devant notre merde, on s’imagine que c’est de la nourriture et ça continue indéfiniment. On se goinfre dans l’éloge du même. Au bocal, je préfère la liberté.