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BloguesEssais de néantologie appliquée

À la critique

Bien que la réalité objective soit une construction — à tout le moins, si elle existe, elle nous est inébranlablement inaccessible et s’en approprier est le pire mensonge que l’hégémonie puisse inventer pour étaler ses tentacules —, la subjectivité, et par extension l’émotion qui la motive, sont bien les premières choses qu’on soulèvera pour invalider un argument. Puisqu’on m’a dit que je me réclamais de Louis-Ferdinand Céline — ce qui est faux, mais jouons le jeu —, je suis plutôt d’accord avec l’affirmation selon laquelle « le fait est universel : personne aime le “je” d’autrui !… » [1] Le mien plus que d’autres, peut-être, ce qui me permettra sous peu de me prendre pour une Mordecai Richler et de savourer, sourire au coin des lèvres, la perspective plutôt réjouissante d’être l’ennemie à abattre d’une nation dans laquelle je ne me reconnais pas.

Aussi, j’évite généralement de me tremper le « je » dans la chose littéraire. C’eût été noble, j’imagine, étant donné mon champ d’étude, que de consacrer mon penchant pour le blogue à transmettre ma passion pour la littérature. Surtout que les médias en parlent peu, et quand ils le font, ils se contentent habituellement de vendre (ou non) des livres (ou du human interest) plutôt que de pratiquer la critique littéraire. Soit. Mais non. J’évite même de critiquer la spectacularisation du livre et de son industrie, son homogénéisation et sa complaisance marchande. Pourquoi ? Pour éviter les conflits d’intérêts. Parce que je suis moi-même romancière. Parce que la plupart de mes ami-e-s écrivent aussi. Parce que le jugement esthétique m’imposerait une distance que je n’ai pas.

Ceci étant dit, vous saurez que j’assume parfaitement mon manque d’objectivité et le conflit d’intérêts histoire de m’allouer un droit de réplique à la critique dont mon roman a fait l’objet au club de lecture de Bazzo.tv le 10 janvier dernier. En fait, non, je ne parlerai ni de moi, ni de mon roman, ce qui ne servirait à rien. De ce que j’écris, je suis parfaitement ignorante et je laisse le lecteur m’expliquer ce que j’ai bien pu vouloir raconter, qu’il ait aimé ou non. Je ne dirai rien pour ma défense, mais je parlerai au nom de toute autre nouvelle « voix » que la mienne parce que, contrairement aux autres jeunes auteurs inconnus, j’ai une tribune qui me permet de ne pas être muette entre deux romans.

Établissons d’abord quelques faits. Seulement 22 % des écrivains sont âgés de moins de 45 ans, alors que dans le reste de la population active, les moins de 45 ans représentent 60 % de la main-d’œuvre. En 2010, les écrivains débutant leur carrière représentaient 14 % des écrivains du Québec. Parmi les 1 510 écrivains au Québec, 45 % sont des femmes, ce qui est aussi inférieur au reste de la population active. [2] On peut donc considérer qu’une « nouvelle voix » féminine est un phénomène relativement marginal en soi.

À quelques exceptions près, les nouveaux auteurs sont largement ignorés par les médias, surtout à la rentrée littéraire de l’automne, surtout quand ils publient dans une petite maison d’édition qui n’a aucunement le même genre de moyens (en ce qui concerne entre autres la promotion et le marketing), que des géants tels que Quebecor. Or, la plupart des nouveaux auteurs sont publiés par des petites maisons d’édition. Celles-ci sont indispensables pour préserver la diversité éditoriale qui permet à la littérature d’évoluer, de s’élargir et de prendre de nouvelles tangentes qui ne plaisent pas toujours à la doxa de l’industrie culturelle. Les petites maisons d’édition, grâce au dévouement de ceux et celles qui les animent, permettent de garantir l’avenir du patrimoine littéraire d’une société.

Comme la musique, le livre traverse une crise depuis quelques années et le nombre de publications annuelles est en chute. En 2008, 3 615 livres paraissaient dans le domaine « langue et littérature ». En 2010, ce chiffre avait chuté à 3 516. [3] Et les nouveaux auteurs sont les premiers à payer les frais de ces baisses, car ils représentent un plus grand risque pour un éditeur qu’un écrivain établi.

On peut se réjouir ou non que la critique soit généralement plutôt complaisante au Québec. On peut donc également se réjouir que, de temps à autre, la critique ne soit pas complaisante, voire carrément méchante. Mais envers qui ? Quand on s’en prend, dans une émission de télévision, à une « nouvelle voix féminine », ce qui — je l’ai dit plus haut — est déjà marginal, qui tire à 600 exemplaires (alors que le tirage moyen au Québec se situe à 2 290 exemplaires), on est en droit de se demander s’il n’y a pas là une complète ignorance des enjeux du milieu du livre. Les médias ont le pouvoir de décider de ce qui se lit ou non. Ils n’évoquent que quelques titres parmi les quelques 3 500 qui paraissent chaque année. On peut donc affirmer que lorsqu’ils choisissent de parler d’un roman qu’ils n’ont pas aimé, écrit par quelqu’un qui ne fait pas partie du cercle des écrivains-vedettes et qui n’est pas certifié spectacularisable par le sceau d’une maison d’édition confortablement assise sur sa notoriété ou son capital, il y a là quelque chose d’éthiquement discutable. Tant qu’à chercher à détruire quelque chose de déjà infiniment petit dans l’échiquier littéraire québécois, aussi bien continuer de l’ignorer et plutôt se complaire en farandole d’extases sur le dernier Michel Tremblay.

M’en déplaise, j’ai les reins solides, je suis une badass, anarchiste, insoumise, libre-penseur, qui hurle ce que personne ne veut entendre, qui dérange l’ordre établi du Confort Inc. Le genre de femme qu’on cherche à casser, pas à féliciter.  Et c’est pas une grosse face dans une TiVi qui va me convaincre de me contenter d’être une blogueuse certain. Me faire dire qu’un roadtrip est une forme convenue de récit, non seulement par quelqu’un qui semble ignorer que le roadnovel est un genre littéraire en soi et qui, comble de l’ironie, écrit de la chicklitt… je m’en remettrai. Me faire dire que j’aurais tout aussi bien pu raconter le récit d’un voyage à Havre-Saint-Pierre, alors que la Transcanadienne est un des personnages principaux de mon roman, lui-même motivé par la question de l’identité canado-québécoise, par le chanteur de « Une autre chambre d’hôtel ». Bof, je devrais survivre. N’empêche que s’en prendre à une inconnue et s’arranger pour que son livre tombe aux oubliettes en résumant la critique par un « Ouch », c’est crissement facile et vous n’avez aucun mérite. Vous essaierez la même chose avec une institution comme Dany Laferrière ou VLB, juste pour voir. Ça fera sans doute une polémique un peu plus équitable.

[1] Louis-Ferdinand Céline, Entretiens avec le Professeur Y, coll. Folio, Gallimard, Paris, p. 58.

[2] Toutes ces statistiques sont tirées du document Les écrivains québécois. Portrait des conditions de pratique de la profession littéraire au Québec 2010, publications Québec, 2010.

[3] Statistique tirée du document Statistique en édition au Québec en 2010, publication Québec.