BloguesEssais de néantologie appliquée

Finalement, moi aussi, j’ai besoin du féminisme…

Il y a environ un an, à peu près à la même date, j’écrivais un texte dans lequel je disais que, a priori, je n’étais pas vraiment féministe. Pourtant, on m’a toujours collé l’étiquette et, un an plus tard, je me dois de rectifier le tir.

Le poids du corps

Petite, j’ai été élevée comme un garçon. J’étais sportive, je m’habillais comme un garçon, je parlais comme un garçon, je marchais comme un garçon et je jouais surtout avec des garçons. J’ai grandi avec deux grands frères (que j’adore), mais qui ne me protégeaient pas. J’étais le bébé, mais ça ne m’empêchait pas de manger des baffes ou de leur courir après, armée d’un manche à balais. Ma mère m’a appris qu’on ne pleure pas, on ne crie pas, on n’a pas d’émotion et on ne montre jamais, oh grand jamais, le moindre signe de faiblesse ou de vulnérabilité. Encore aujourd’hui, j’ai souvent l’émotivité d’une roche dans des situations qui mériteraient que je hurle ma vie.

J’avais 13 ans quand j’ai compris qu’il y a une différence entre les sexes. L’adolescence m’est rentrée dedans comme un coup de batte de baseball en pleine face. J’avais 13 ans quand j’ai aussi compris que je n’étais pas la seule, qu’une femme sur trois, mais aussi un homme sur six, serait victime d’agression à caractère sexuel au courant de sa vie.

J’ai réagi à ma manière. Sans pouvoir en parler, car j’avais appris à être sans faille. J’ai arrêté de manger, aussi, d’abord parce que je ne pouvais plus rien avaler du monde extérieur, ensuite par refus que mon corps devienne celui d’une femme. J’ai intériorisé toute la violence et basculé dans une résistance à me définir par rapport à une quelconque identité sexuelle. Si le monde m’apparaissait comme une perpétuelle agression, ce n’était pas une question de sexe, c’était une question de relations de pouvoir.

L’inconfort et la différence

Quand j’entends la célèbre phrase de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient », ce ne sont pas tant les stéréotypes féminins qui me viennent en premier à l’esprit que la violence d’habiter ce corps de femme.

Les talons hauts me rappellent l’inconfort de l’artifice. Les minijupes sont comme un dilemme existentiel chaque fois qu’il faut s’asseoir. Je préfèrerais me faire arracher la peau que de subir la torture d’une épilation. Mais tout ça reste une série de conneries qu’on peut choisir de fuir.

J’ai toujours trouvé absurde ce que la psychanalyse a appelé, en français, « l’envie du pénis », (je préfère l’appellation anglaise, penis complex, parce que moins équivoque) et je me dis que ça prenait vraiment un foutu misogyne pour penser qu’on puisse se sentir castrée d’être une femme. S’il fallait inventer un complexe proprement féminin, j’aurais parlé de la peur d’être défoncée, de la peur que l’autre entre dans mon corps et me prenne quelque chose de moi, qu’il m’incorpore. Un ami me disait, récemment, que la pire violence c’était qu’une femme impose un enfant à un homme. Ce à quoi j’ai répondu que non, que la violence est antérieure, déjà là dans l’acte de mettre un pénis dans un vagin, mais encore, la véritable violence c’est d’abord celle du désir et il n’y aura jamais pire que cette violence là.

De façon générale, soumettre l’autre, c’est le soumettre à nos désirs. C’est la violence du désir qui réifie les femmes en objet sexuel. Cette violence n’est pas simplement celle des hommes, elle est sociétale puisque les critères de la beauté sont une série de normes exercées par une pression sociale, mais cette violence est aussi dans le regard que chaque femme pose sur elle-même et sur les autres.

De la misogynie quotidienne

Jusqu’à l’an dernier, j’avais encore une étrange fascination pour les misogynes. La plupart des écrivains que j’affectionne le sont, au moins, un peu. D’ailleurs, la littérature est un milieu où la misogynie est tolérée, comme s’il était de bon ton de se la jouer Bukowski wannabe. Aussi, il y a la « grande » littérature, celle écrite par des hommes, blancs, hétéros, etc. Et les sous-catégories comme la « littérature féminine », la « littérature gay », et toutes ces littératures minoritaires qui ne semblent l’être que dans la mesure où l’épithète suit.

Aujourd’hui, j’aurais vivement envie de passer la hache dans les épithètes qui me réduisent à mon corps de femme quand j’écris. Et si, pendant longtemps, j’ai cru voir dans la misogynie le plus grand aveu de l’impuissance de l’homme devant le pouvoir des femmes, j’ai développé, au cours de l’année, une parfaite intolérance aux discours misogynes parce qu’ils ne se traduisent pas par une réelle impuissance, mais une constante agression.

Si j’avais interprété le féminisme comme la partie d’un tout beaucoup plus large — soit une opposition à l’ensemble des relations de pouvoir —, j’ai compris que je ne pouvais pas ne pas être féministe, que je le suis par défaut. Je l’ai compris en prenant la parole publiquement. Parce que dans un débat, si je monte le ton, je suis une crisse de folle, alors qu’un homme qui hausse le ton exprime son autorité. Parce que contrairement à mes collègues masculins, il n’est pas rare que mes détracteurs m’attaquent moi plutôt que mes idées, qu’ils me réduisent à mon sexe, quand je ne reçois pas des messages carrément tordus de trolls harcelants et libidineux. Parce qu’il est de plus en plus difficile de nier le retour du refoulé des luttes féministes quand le débat sur l’avortement revient sur la table ou qu’on discute du viol versus viol absolu. J’ai parfois l’impression qu’on voudrait nous enfermer dans un corps dont les lois permettraient de disposer et que, contre une mentalité rétrograde, nous n’avons pas d’autre choix que de réveiller cette résistance en nous, dont on avait cru pouvoir se passer dans une société en apparence plutôt égalitaire.

Simone avait raison, « on ne naît pas femme, on le devient. » Même quand on cherche à faire disparaître ce corps trop lourd pour soi, on n’y échappe pas. Ce que je nous souhaite, en cette journée internationale des droits des femmes, c’est qu’un jour, nous n’ayons plus à célébrer notre sexe : qu’être une femme ne représente plus, sous quelques formes que ce soit, une impasse.