BloguesMarie Laliberté

Vu d’ici : pas de quartier

Christian Lapointe a du culot et un talent fou : on le savait. Preuve en est faite, une fois de plus, avec ce brûlot qu’est Vu d’ici, présenté hier soir et jusqu’à dimanche. Le metteur en scène pousse toujours plus avant sa démarche de rigueur qui secoue les consciences, cette fois en empruntant les paroles de l’auteur Mathieu Arsenault. Talent et culot lui conviennent autant, d’ailleurs, ainsi qu’à Jocelyn Pelletier, interprète seul dans l’arène, où il s’investit avec cran. On assiste ici à une véritable rencontre, alors que des préoccupations taraudant déjà Lapointe (Anky ou la fuite) et Pelletier (dans un autre registre, Symbioses) se reconnaissent, exprimées à vif, chez Mathieu Arsenault.

Charge nourrie contre notre société amorphe, désengagée, anesthésiée devant le spectacle quotidien de la télévision, des inepties et des violences qu’elle nous déverse à cœur de jour, Vu d’ici descend en flammes, avec rage, les habitudes occidentales. Sa consommation d’objets, d’images, et sa paralysie égocentrique, laissant le reste du monde se débrouiller avec ses horreurs et avec les rebuts des pays riches, dont l’exploitation n’est pas le moindre.

L’attaque est directe : monologue craché telle une lave urgente, brûlant l’intérieur, par Jocelyn Pelletier, le texte de la pièce est percutant, provocateur, grille tout sur son passage. La mise en scène de Christian Lapointe et la scénographie, éloquentes, y répondent par la métaphore : profusion d’objets et leur destruction. Immense panier d’épicerie, tapis de gazon synthétique, accumulation de téléviseurs, grille-pain et micro-ondes : tout pour le prêt-à-manger, le prêt-à-penser. Images d’une vie moderne matérialiste, aseptisée, d’une société fascinée par les artifices.

Pas d’histoire, pas de personnage, comme l’expliquait Lapointe au cours de la discussion animée, passionnante, qui a suivi la représentation. Voici un texte parlant de la réalité, concernant tout le monde, public autant qu’artistes. On retient de l’ensemble l’impression de secousse et nombre d’images extrêmement fortes, dont la hardiesse et l’efficacité surprennent. En résulte une puissante décharge, comme électrique, se dégageant du spectacle, portée par ce comédien totalement investi qui va au bout d’une audacieuse proposition, et s’offre pour porter la tare d’indifférence et d’inconscience de notre société, en victime expiatoire.

Aucune concession au divertissement, au succès, aux subventions. Christian Lapointe est un artiste brillant, radical, toujours cohérent, intègre. Avec lui, un auteur, un interprète et des concepteurs (Adèle Saint-Amand, Martin Sirois, Mathieu Campagna, Jean-François Labbé) tous portés, on le sent bien, par la même fièvre de dénoncer, de (se) réveiller. Le Théâtre Péril porte drôlement bien son nom, et invite à partager le danger. Celui de bousculer ses habitudes, ses certitudes, et d’oser regarder le vide.