Spectacle écrit et mis en scène par Joël Pommerat, Les Marchands ne ressemble à rien de ce qu’on a déjà vu. Dès la première minute, on est subjugué, on se sent aspiré, les sens en éveil, avec l’impression que sons et images nous entrent par tous les pores de la peau, subitement ouverts. En noir et blanc, obscurité totale et lumière, entre silence et bruits envahissants, entre efficacité du monde du travail et rencontres mystérieuses avec les morts, les scènes apparaissent comme des tableaux vivants dans lesquels on ne saisit pas, sauf exception, ce qui se dit. Les mots des personnages restent un murmure; un seul personnage narre, à mesure, l’histoire.
Où est-on? Quand? Pas de précision; pas d’importance. Les Marchands nous emmène dans un monde où, privé de parole, sans identité – hormis les termes « sœur », « oncle », « amie », « fils » –, chacun vit par et pour le travail, dans une ville où seule la compagnie employant tout le monde a un nom. Image d’un monde moderne, dur et froid, où le travail avale tout et tous; le nôtre? « Nous sommes les marchands de notre vie », clame dans la pièce, en une formule qui donne froid dans le dos, un politicien convaincu.
Impact du travail dans l’existence, qu’on en ait un, qu’on n’en ait pas; image de tout ce qu’on est prêt à sacrifier, qu’on sacrifie au travail; présentation du travail comme filtre pour regarder la vie, comme raison d’être ou du moins, comme justification : autant d’éléments évoqués par le spectacle. Usine, prostitution, départ pour la guerre : toujours la vente de son corps, de son temps, la vente de soi.
Spectacle exigeant, remarquable de précision et de rigueur, autant dans le jeu que dans l’esthétique, Les Marchands saisit. Il laisse en mémoire impressions et images puissantes, mystérieuses, parfois déroutantes, qui continuent de nous hanter.
Présenté encore ce soir et demain, en clôture du Carrefour. Restent aussi chantiers, films, rencontres pour continuer de participer à la fête.