Vous me direz que je suis
folle. Les jours passent, et je ne suis toujours pas remise des Tragédies
romaines… Bien sûr, j'ai vu depuis
d'autres spectacles, dont de très belles lectures aux Chantiers. Mais l'intensité, l'ampleur, « le bruit et
la fureur » de cette trilogie plus qu'audacieuse et la secousse qu'elle
provoque me manquent.
Je suis encore habitée par
ces personnages immenses, magnifiés par Shakespeare, nobles dans la victoire,
nobles dans la défaite, nobles même dans l'erreur, par les émotions profondes
que suscitent leur destin exceptionnel et ces pièces si fortes, aux situations
inextricables. Encore hantée par le contraste entre la richesse de l'action,
des enjeux, les fines observations sur la politique, d'une pièce à l'autre, et
la petite ironie de la musique d'ascenseur nous signalant les changements de
décor, dans un brusque retour au réel. Encore étonnée par cette soirée à
habiter l'Histoire et le théâtre, à être habitée par eux, et par l'ingéniosité
de ce dispositif imposant et par l'usage, brillant, qu'on en fait : image
de la politique qui change peu malgré les siècles, frénésie du monde en
continu, qui ne connaît jamais de repos, lors même qu'on se délasse ou qu'on
mange. Encore droguée par ses effets : fascination devant le spectacle si
fluide, malgré la complexité de sa mécanique, dont on ne peut se débrancher;
impression de toucher aux sources du théâtre, de se retrouver au temps de la
tragédie grecque où on passe des journées au spectacle, alors que vie et
théâtre se rejoignent; choc devant l'intelligence de la mise en scène, et
devant la puissance, évidente mais chaque fois surprenante, des textes du grand
Shakespeare. Éberluée, encore, devant le talent immense de ces artistes :
Ivo van Hove, metteur en scène, les 15 comédiens incroyables, infatigables, les
musiciens, créateurs d'ambiances sourdes, grondements ou tonnerre, les
techniciens, indispensables. Impression d'être, sans bien savoir pourquoi, ni
comment, transformée par ce spectacle, cette expérience unique.
Vous me direz que je suis
folle, et vous aurez raison. Peut-être.
Aujourd'hui, au programme,
un autre événement : la trilogie de Wajdi Mouawad, Le Sang des
promesses.