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Le défi de nous convaincre que la société doit payer plus que 83% des études universitaires des étudiants

Dans l’actualité aujourd’hui, on apprend que les étudiants menacent le gouvernement d’une grève générale. Insatisfait de la hausse prévue de 1625 $ des droits de scolarité, la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) ont décidé lors d’un congrès conjoint tenu en fin de semaine d’augmenter la pression sur le gouvernement.

Cet automne, il m’est arrivé de défendre une des initiatives de La FAÉCUM sur Internet. Une grève étudiante cet hiver ? Ben de la misère avec ça…

Quand on blogue sur le sujet de la politique, il est important de ne pas choisir que des sujets faciles, alors je me suis dit qu’à partir d’un billet déjà publié en novembre dernier via mon blogue, je pourrais essayer de partager certaines de mes réflexions sur la pertinence de hausser ou non les frais de scolarité à l’université.

Le débat est difficile dans le contexte actuel sur cette question, mais il est pourtant nécessaire.

Ma position pourrait se résumer à ceci : le maintient du gel des frais de scolarité est à peu près intenable, mais les propositions du gouvernement doivent être améliorées pour viser davantage d’équité.

Je m’explique…

Ce graphique illustre l’évolution des droits de scolarité de base dans les universités québécoises depuis l’année scolaire 1969-1970.

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Source, document ministériel : un plan de financement des universités équitable et équilibré, p. 21.

On remarque facilement les deux périodes de gel qui (selon le gouvernement) expliquent l’ampleur de l’effort à faire pour ramener les frais de scolarité au niveau de ceux de 1968 indexés à l’inflation de toutes ces années. Au terme des hausses proposées par le gouvernement, les frais exigés porteront de 12,7% à 16,9% la contribution des étudiants au financement global des universités, tel que le montre cet autre graphique… « Cette contribution atteignait 26,4 % en 1964-1965 ».

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Source, document ministériel : un plan de financement des universités équitable et équilibré, p. 22.

On voit ainsi que le défi des étudiants est de convaincre l’opinion publique que la société doit payer plus que 83,1 % de leurs études universitaires, puisque les étudiants contribueront à la hauteur de 16,9%, au terme de la hausse annoncée, en 2016-2017.

Abordons deux autres aspects…

D’abord, la question du niveau de dettes des étudiants au sortir de leur formation. Une chose me frappe aujourd’hui dans la couverture média liée « à la sortie» des représentants « des assos », c’est l’apparition d’une statistique sur l’endettement étudiant issue d’une enquête de la FEUQ :

« Autre statistique alarmante selon les dirigeants de la FEUQ et de la FECQ, près de 65 % des étudiants terminent leur éducation avec une dette moyenne de 14 000 $ » (source).

On ne connaît pas la statistique pour les 35 autres pour cent, mais on peut présumer que ces étudiants sont moins endettés, sinon, la FEUQ aurait présenté les chiffres différemment.

C’est moi qui est tout croche ou terminer ses études avec un diplôme en poche, ça demeure une dette « acceptable », en moyenne, que ce 14 000 $ ?

On me comprendra… Je préférerais aucune dette, mais dans les circonstances budgétaires actuelles, compte tenu du marché du travail qui leur assurera un emploi rémunérateur et cette question du sous financement des universités, est-ce vraiment un cas de grève générale cette situation de la dette étudiante ?

Parlons maintenant d’accès aux études universitaires puisque c’est un autre des arguments souvent entendus pour le maintient du gel.

Je part du principe que déjà en amont, le milieu socio-économique prédétermine dans une grande mesure l’accès aux études supérieures comme le démontre ce tableau sur les taux de décrochage :

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Source, document ministériel : Stratégie « Agir autrement », p. 3.

Les élèves de 2000-2001, dix ans plus tard sont ceux qui sont à l’université actuellement et force est d’admettre qu’un fort pourcentage d’entre eux est issu de milieux socio-économiques favorisés.

Travailler sur l’accessibilité, je me dis c’est d’abord investir pour que les jeunes du primaire et du secondaire des milieux moins favorisés se rendent jusqu’aux portes des études supérieures et aient véritablement le choix de pouvoir continuer leur formation (voir d’autres éléments à prendre en compte dans ce tableau, issu de ce document du MELS (2007)).

Je sais bien que les études universitaires seraient plus accessibles sous une politique de gel des frais, mais je doute qu’une hausse vienne vraiment compromettre le rêve de plusieurs puisque déjà, bon nombre d’entre eux ne sont pas actuellement en position d’entrer à l’université, ayant interrompus leur parcours (ce qui est malheureux). Et pour ceux qui ont pu persévérer (heureusement), il importe de bonifier le programme de prêts et bourses pour qu’ils ne subissent aucun préjudice de la hausse appréhendée.

Les effets du dégel doivent devenir négligeables et ceux sur la qualité de l’enseignement universitaire doivent être garantis, hors de tout doute.

Aussi, je crois réellement qu’une formule de remboursement plus originale et équitable doit être trouvée. Est-ce qu’on doit s’inspirer des propositions du CIRANO par exemple, qui privilégie un programme de prêts remboursables en proportion du revenu ? Issu de ce rapport de projet du CIRANO publié en 2010, je pense à cette formule, en particulier:

« Le remboursement en proportion du revenu peut en effet être vu comme une assurance contre le risque de faible revenu. (…) Dans la mesure où les étudiants qui réussiront moins bien ne rembourseront pas tout leur prêt, ceux qui réussiront mieux rembourseront plus que leur prêt. En d’autres mots, il doit y avoir autofinancement : au total l’ensemble des étudiants-emprunteurs remboursera la totalité des emprunts, capital et intérêts, mais pas tous individuellement. Comme pour une assurance, à la fin du contrat les gagnants auront été ceux qui auront été victimes d’un sinistre, c’est-à-dire ceux dont les gains ne sont pas à la mesure des emprunts, et les perdants, ceux qui ont été épargnés, c’est-à-dire ceux dont les gains dépassent en proportion les emprunts. Tous y trouvent néanmoins leur compte, puisque l’emprunt et l’assurance qui l’accompagne ont favorisé l’accès aux études. Il ne s’agit pas tant, on l’aura compris, pour les gouvernements, ou les contribuables qui sont derrière eux, d’assumer le coût des mauvais risques que de faciliter l’accès aux ressources financières et d’atténuer certains effets du risque en mettant ces risques en commun. »

Il y a aussi une piste de travail à regarder au niveau des coûts d’une année de formation universitaire qui sont différents d’un domaine à l’autre alors que « les montants des droits de scolarité associés sont relativement homogènes » (ils le sont au Québec, mais pas au Canada, selon un document du CIRANO). Ce tableau montre bien que « la contribution personnelle de chaque étudiant en pourcentage du coût de leur formation est très inégale selon que ce dernier étudie en médecine, médecine vétérinaire ou en lettre », et j’ajouterais, en éducation :

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Source, document du CIRANO : L’éducation au Québec : L’état de la situation, p. 6.

Ce long segment (je suis désolé) pour dire que plusieurs éléments de la problématique n’ont pas été regardés de près, ni par le gouvernement, ni par les étudiants pour viser à mieux garantir l’accès aux études supérieures. Si la position du gel est à peu près intenable, je le répète, les propositions du gouvernement doivent être améliorées pour viser davantage d’équité.

Qui sait si les étudiants ne seront pas interrompus dans leurs moyens de pression pendant cette session qui débute par le déclenchement d’une élection générale ?

Je laisse le mot de la fin à Yves Boisvert de La Presse qui avait parfaitement raison de questionner « la valeur de l’éducation » en novembre dernier :

« Mais considérez un instant cette statistique: dans l’ensemble du Canada, les dons des individus représentent 42% du financement privé des universités – c’est même 46% en Ontario. Au Québec? Une maigre part de 6% des dons provient des particuliers. Le reste vient d’entreprises. C’est encore plus déprimant si l’on considère la situation des universités francophones. En effet, la moitié des dons (ou de legs par testament) de particuliers au Québec sont faits aux universités anglophones, qui n’accueillent pourtant que le quart des étudiants. Ce que ça veut dire? Que les diplômés québécois n’ont pas une grande reconnaissance envers leur université et la soutiennent mal. Y compris des gens qui ont très bien réussi, dont certains ne manquent pas de râler contre les étudiants d’aujourd’hui. Tout cela est assez cohérent et en dit long sur la valeur que nous accordons à l’éducation au Québec. Jeunes ou vieux, on aime l’éducation, ah ça, oui… Mais on préfère la faire payer par les autres. Les étudiants d’aujourd’hui comme ceux d’hier réclament l’argent des contribuables. Les diplômés d’hier se disent que «les compagnies» donneront aux universités. Ou n’en ont tout simplement rien à cirer. »