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Cinq jours à Bamako

Cinq jours à Bamako, dans l’attente de l’accréditation de presse malienne, est un exercice de patience – et de réflexion.

Beaucoup de réflexion.

Bon, j’exagère, l’attente elle-même ne dure que depuis hier. Mais l’obtention de ce bout de papier qui vous permet de vous rapprocher des zones de combat et de passer les innombrables contrôles routiers des armées française et malienne prendra désormais le nom de « laissez-passer A38 ».

Une référence à Astérix dans un billet écrit en direct d’un pays désormais en guerre…Voilà, c’est fait.

Mais ce n’est pas le sujet qui m’inspire le plus ici.

Vous le savez, vous le voyez, vous l’entendez – le Mali est maintenant officiellement un pays en guerre. Une guerre surtout interne, un gouvernement putschiste instable qui affronte l’avancée sournoise des combattants islamistes. « Des fanatiques religieux, des théocrates coupeurs de main, des hypocrites qui camouflent sous le couvert d’une guerre de religion leur trafic de drogue et leur racket d’otages » – voici là un résumé de leur réputation parmi la population générale.

Les Talibans, sauce Afrique de l’ouest. Il faut aussi reconnaître que la situation est fort complexe et les intérêts miniers ne sont jamais très loin de cette opération, certes. Mais si vous cherchez dans leur motivation une sorte de résistance face à l’impérialisme occidental, au colonialisme européen et au sionisme, il se peut que Kader Touré, courageux journaliste radio de Gao qui a défié l’ordre de fermeture de sa station et qui a été laissé pour mort après avoir été sauvagement battu par la police islamiste, soit en désaccord avec vous. Demandez-lui, il est toujours vivant. Ironie du sort, celui qui a ordonné sa sentence a été lynché par une foule en colère. La foule qui n’a pas raté son coup, elle.

Une guerre qui a commencé par une énième révolte des touareg, cette fois fraîchement équipés des restes de l’arsenal de Kahdafi – camionnettes pick-up armées de mitrailleuses lourdes, bien alimentés en munitions et en fusils d’assaut et déterminés plus que jamais à conquérir l’Azawad, ce territoire désertique convoité par les nomades depuis des décennies. Une révolte qui a vaincu sans mal une armée mal préparée, mal équipée et sous-entraînée. Un capitaine de l’armée qui, au beau milieu d’une révolte hors-contrôle, détourne des ressources militaires importantes – comme une unité de parachutistes – pour orchestrer un coup d’état. Tout pour aider.

Puis, le retour sur la terre indépendante de l’ancien colonisateur, imploré de venir à la rescousse de ses anciens vassaux. Un retour qui est, dans les circonstances, le bienvenu, mais qui ne devra pas excéder son mandat d’assistance.

Une guerre complexe. À 500 kilomètres de la ligne de front, la belle Bamako. Belle de son humilité, de sa population accueillante, résiliente quant à son perpétuel sort. De ses milliers de voitures, motos et bus qui nourrissent un éternel nuage de smog épais comme un essaim d’abeilles mais à quoi la circulation chaotique donne des airs de bal routier. De ses commerçants qui, avec clients et amis, regardent le match de foot en plein quart de travail, assis autour d’un bol de riz et du traditionnel thé – boisson de choix par temps chaud, ironiquement. Du chaos général, un grand désordre qui, pourtant, semble fonctionner. La beauté de sa musique, ses restaurants, ses bars, ses artistes.

Cette beauté est menacée. Menacée par des fous de Dieu voulant imposer leur version tordue d’une religion pourtant pacifique. Un scénario familier tout au long de l’Histoire. Une population qui accueille les chars français défilant boulevard de l’Indépendance, des hommes et des femmes, descendants des colonisés, drapés du Bleu-Blanc-Rouge de la République. Des enfants vendant drapeaux miniatures, français et maliens, tout en les agitant.

Une population fière, résiliente et, encore une fois, victime de la folie humaine.

Au milieu de tout ça, chercher à relativiser, se poser des questions morales, se dire que le monde n’est ni noir, ni blanc, que des teintes de gris. Mais aussi y voir un redux de la libération de Kandahar en 2001 et craindre le pire si, encore une fois, on oublie de retenir l’Histoire.

Après cinq jours à Bamako, cinq jours près des lignes de front. On se revoit plus tard.