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Rexton : autodéfense ou terrorisme?

On peut analyser sous mille et un angles l’actuelle crise qui secoue la nation Elsipogtog, au Nouveau-Brunswick. Une chose semble pourtant claire : en choisissant une fois de plus l’affrontement contre les manifestants appartenant majoritairement à ce peuple autochtone, les autorités ont encore décidé d’ignorer les leçons de l’histoire et, pire, de défendre ouvertement la cause de l’industrie gazière au détriment des revendications d’un peuple.

Il serait utile, à cette étape, de rappeler les faits : les policiers avaient été appelés en renfort afin de faire respecter une injonction de la cour afin de démanteler les barricades érigées par les opposants à un projet d’exploration gazière par la compagnie SWN Resources Canada, filiale de la texane Southwestern Energy Company.

Le résultat était prévisible. Les esprits se sont échauffés, des barricades ont été érigées sur la route 138 près du village de Rexton et l’escalade de la force s’est mise en marche entre manifestants et policiers de la GRC. Les médias rapportent des échanges de coup de feu, une quarantaine de manifestants sont arrêtés, des photos montrent des voitures de police incendiés à coup de cocktails molotov et la police saisit des armes chez les « Warriors » mi’kmaq. Sun TV, leur mascotte Ezra Levant en tête, parle « d’éco-terroristes » qui possédaient des « armes de haute puissance » et des bombes improvisées « dignes de ce qu’on retrouve en Irak ». Examinons un peu cet arsenal de la mort : quelques fusils russes SKS dont le design date de 1949, couteaux de chasse, « pipe bombs » que la « Fox News du Nord » compare aux explosifs utilisés contre les soldats en Irak et en Afghanistan. Peut-être gagneraient-ils à se renseigner davantage avant de propager des mensonges éhontés.

De toute façon, Ezra Levant et consorts ont depuis longtemps choisi leur camp, celui du « pétrole éthique », cette idée selon laquelle le pétrole des sables bitumineux albertains demeure plus propre que celui puisé dans le sable arabe, alors que nous financerions ainsi des régimes politiques totalitaires. Assertion qui serait vraie si l’immense majorité des importations canadiennes ne provenait pas de la Mer du Nord. Tout ça au détriment de la quête d’énergies renouvelables, il va sans dire.

Les Mi’kmaq d’Elsipogtog résistent donc à l’assaut d’une compagnie énergétique qui cherche à venir explorer le potentiel de gaz de schiste sur des terres qui leur appartiennent en vertu d’un traité datant de 1761 et confirmé par la Cour Suprême en 1999. L’injonction obtenue par SWN serait donc, selon plusieurs sources, illégale. Malgré cela, la Gendarmerie Royale a déployé l’artillerie lourde : tireurs d’élite en tenue de camouflage (mais parfaitement visibles à la lentille des caméras), fusils d’assaut dignes de l’arsenal des forces armées, chiens.

D’aucuns diront que les policiers ne faisaient qu’appliquer un ordre de la cour. Une question demeure : ne devons-nous pas examiner cet ordre sous un autre angle, c’est-à-dire à la lumière des révélations selon lesquelles une agence de renseignement canadienne s’adonnait à des activités d’espionnage au profit des compagnies énergétiques canadiennes, validant l’affirmation que le gouvernement se soumet à un autre maître que ses citoyens? Et ne devons-nous pas examiner les actions des manifestants sous l’angle non pas de l’auto-défense, mais celui d’une insurrection légitime? Si la violence est trop souvent difficile à justifier, elle s’explique.

Depuis quand défendre des droits acquis relève-t-il du terrorisme, pour reprendre la rhétorique à la mode? Cette question serait crédible seulement dans l’optique où il faudrait accepter un ordre d’injonction – et la loi en général – comme parole d’Évangile. La communauté Elsipogtog remet en question la validité de l’injonction ainsi que la justice derrière la Loi sur les mines, qui donne accès au sous-sol d’une terre en ignorant le droit de propriété, ainsi que l’obsolète et raciste Loi sur les Indiens. L’État a choisi la pire façon de gérer la situation – la confrontation et l’arrogance qui vient avec.

D’autant qu’une composante essentielle au terrorisme – Disséminer la peur dans la population locale – est apparemment complètement inexistante à Rexton. « Les Blancs, Acadiens pour la plupart, soutiennent les manifestants autochtones », dit un collègue journaliste qui couvre le dossier depuis plusieurs semaines. De bien piètres terroristes – s’ils en étaient.

Le droit à la dissidence existe et il doit être affirmé, d’autant que la cause qui préoccupe les autochtones Elsipogtog implique la fracturation hydraulique, une pratique controversée qui peut empoisonner la nappe phréatique – juste ça. Les peuples autochtones ont droit à l’autodétermination, comme n’importe quel peuple et de réaffirmer la validité d’un traité garantissant leur droit de disposer de leur terre comme bon leur semble. Une revendication qui surpasse de loin les ambitions d’une compagnie énergétique opérant avec l’aval d’un gouvernement fédéral ouvertement ligué avec le lobby pétro-gazier et appuyé par un « média » qui a oublié le devoir du journalisme tel que décrit par le « muckraker » Findlay Peter Dunne : « Comfort the afflicted, afflict the comfortable ».