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Une Québécoise chez les Turcs. Ils ont vu la mort…

Crédit photo : Hussein Haddad
Crédit photo : Hussein Haddad

 

Près de chez moi cafés et espaces de création poussent comme des champignons. Ils transforment peu à peu, disons plutôt rapidement, le visage de mon quartier.

Mon quartier. Peuplé jusqu’à tout récemment de travailleurs, de commerçants et de quelques étudiants turcs. Mon quartier était tout de ce qui a de plus normal – toute normalité étant relative. Mais tout de même, le quotidien au quotidien.

Aujourd’hui, 35 degrés à l’ombre, une faune hétéroclyte y circule – étrangers, artistes, gauchistes, transexuels, résidents d’origine, femmes voilées portant le Niqab, le Hijab. Tous se côtoient sur les étroites rues bondées et bruyantes.

En face de chez moi il y a un lieu bien particulier. Un collectif d’artistes, à majorité Syriens. Un lieu crée par un homme exceptionnel, aussi Syrien, et sa famille, tout aussi exceptionnelle, une femme française et un jeune garçon multilingue et brillant.

Tous les jours des toiles y sont peintes, des films diffusés, des oeuvres exposées, des thés, des cafés consommés, des idées échangées, des passions partagées, des liens tissés.

Là, en ce lieu, nous sommes tous un peu Français, Syriens, Canadiens, Allemands, Turcs…

Tout le monde habite dans le coin et partage une même réalité- celle de notre pays d’adoption – la Turquie, de notre ville – Istanbul, de notre quartier – Kadıköy.

Par contre les motifs qui nous y ont amené sont différents. Certains s’y trouvent par amour pour la Turquie – comme moi, d’autres par les hasards de la vie, d’autres encore, de manière obligée.

Nous partageons des parcelles de notre quotidien sans jouir de la même liberté, du même traitement.

Tout est relatif dans ce monde absurde.

 

Crédit photo : Hussein Haddad
Crédit photo : Hussein Haddad

 

Dans ce monde, notre monde, sommes-nous plus Hobbes ou Rousseau? L’homme est-il un loup pour l’homme? ou L’homme est-il bon par nature?

Monde cruel pour plusieurs, dont les Syriens que je rencontre au quotidien sur le trottoir, vivant là avec leur famille. D’ailleurs ils n’y sont plus! Où sont-ils donc?

Ici, comme ailleurs, nous recevons un traitement différé selon la couleur de notre peau, la langue que nous parlons, nos convictions religieuses et le symbole imprimé sur nos passeports.

Traitement différé sur le plan humain, politique et conséquemment administratif…

Traitement différé pour des gens qui ont entendu les sons de la guerre, de la mort, qui ont vu les marques de la grande faucheuse, qui ont vu leur pays dévasté par la bêtise humaine –   une nature humaine pervertie par des calculs manichéens.

Nous fréquentons les mêmes endroits, buvons les mêmes thés, les mêmes bières, entendons les mêmes sons, habitons le même voisinage. Mais ô combien nos pensées, nos souvenirs sont marqués par des images et des sons fondamentalement différents, diamétralement opposés.

Certains ici demandent, accusent. Pourquoi des millions de personnes, de Syriens, ont fuient, ont abandonné leur pays???

Qui sont-ils? Qui sommes nous pour juger ainsi?

Eux ont vu la mort! Pas nous – je m’adresse ici, entre autres, à mes compatriotes Canadiens-Québécois – du moins jamais l’avons nous vu sous cette forme sournoise et impitoyable.

Ceux qui ont entendu, senti et vu la mort, nourrissent l’espoir d’une vie meilleure, d’une vie absente de crainte, cette crainte d’avoir à tuer ou d’être tué.

Ils tentent ici d’être qui ils sont réellement. Dans ce café justement, ils s’y retrouvent, échangent dans leur langue, partagent leurs souvenirs avec les gens d’ici et d’ailleurs.

Je suis une Québécoise vivant chez les Turcs. Eux, mes voisins, mes amis, sont des Syriens vivant chez les Turcs.

 

Intéressés par ce fameux lieu de création et d’échanges  :

http://www.arthereistanbul.com/

https://www.facebook.com/arthere.com.tr?fref=ts

Pour voir encore plus de photos de Hussein Haddad :

http://haddad.photography/