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La vérité: Tout le monde en parle, tout le monde s’en fout…!

« La vérité est en marche et rien ne l’arrêtera » écrivait Zola dans son célèbre article « J’Accuse.. », publié en janvier 1898. Son texte a ébranlé toute la France. 2000 intellectuels se sont joint à Zola pour réclamer que justice soit faite. Un nouveau procès s’est ouvert un mois après la publication du célèbre article. L’innocence du capitaine Dreyfus a été rétablie en 1899, cinq ans après sa première condamnation dont quatre années passée au bagne de la Guyane. La justice l’a acquitté de toute accusation de trahison contre l’État. Finalement, le seul crime de Dreyfus, c’était d’être juif.

Si le seul crime d’Alfred Dreyfus était d’être juif, celui d’Omar Khadr ne serait-il pas d’être musulman ? Un musulman portant un nom arabe et dont le père était un combattant d’Al Qaïda. Il se trouve que ce musulman est aussi un canadien, né au Canada. Un pays, faut-il le rappeler, qui a signé la convention sur la protection des enfants soldats. Omar était un enfant soldat au moment de son arrestation. C’est cette vérité qu’apparemment le gouvernement conservateur de Stephen Harper a de la misère à aimer. Pourquoi ?

Pourquoi le Canada s’est montré aussi lâche envers un citoyen canadien ? C’est Omar lui-même qui souffle la réponse à cette question, en une phrase devenue le titre du documentaire « Vous n’aimez pas la vérité », réalisé par Patricio Henriquez et Luc Côté. Sortit de la bouche d’un enfant, cette phrase révèle t-elle la devise cachée du Canada d’aujourd’hui ?

Au terme d’un pénible et éprouvant interrogatoire qui a duré quatre jours (subit par Omar en février 2003 et dont les images n’ont été publiées qu’en juillet 2008), l’agent canadien de la SCRS reproche à Omar de ne pas dire la vérité. Ce dernier réplique par cinq mots qui donnent soudainement à son drame la dimension d’une tragédie grecque. Le grand mérite de ce film-choc est de nous rendre directement concernés, nous canadiens « adeptes » des droits de l’homme, par le sors d’un concitoyen sacrifié à l’autel du double discours.

Je rappelle que ce film a été refusé par deux grands festivals de cinéma, à Vancouver et à Toronto. Un grand diffuseur public canadien s’est retiré de son financement. Depuis sa projection à l’ouverture du festival du nouveau cinéma le 7 octobre 2010, les médias au Québec en ont parlé, mais pas assez suffisamment pour attirer le grand public à le voir. Pour une fois qu’on porte sur l’interrogatoire d’Omar, un regard aussi percutant et aussi révélateur. On ne sort pas indemne du film « Vous n’aimez pas la vérité ».

Ironiquement, le documentaire a reçu un grand succès en dehors du Canada, notamment en Hollande où il a remporté, en novembre 2010, le Prix spécial du jury dans la catégorie Longs métrages documentaires au Festival international du documentaire d’Amsterdam.

À sa façon, ce film est un « J’accuse.. » que nous, citoyens canadiens, devrions regarder attentivement et courageusement au moment ou on souligne les dix ans d’existence de Guantánamo.  Parce que dans le procès d’Omar Khadr, nous avons tous été au banc des accusés.

Accusés d’ignorer le respect des droits de l’enfant puisque le Canada est signataire de la Convention internationale des droits de l’enfant. Accusés d’ignorer le respect des protocoles et conventions internationaux (dont le Canada est signataire) interdisant le recrutement et l’utilisation des enfants soldats. Accusés d’ignorer que toute torture, subit par un accusé, remet en cause la légitimité d’un procès. Accusés d’ignorer qu’une condamnation d’un enfant soldat est un précédent jamais vu depuis la deuxième guerre mondiale dans un pays occidental. Accusés également de tomber dans le piège du multiculturalisme qui renvoie des citoyens canadiens exclusivement à leur statut ethnique. Et finalement accusés d’avoir cru aux manipulations des pouvoirs politiques et médiatiques depuis une certaine date d’un certain septembre.

Dans « Vous n’aimez pas la vérité » on ne voit jamais l’agent de la SRSC qui interroge Omar. Son identité n’est pas dévoilée. Il n’est présent que par sa voix dépourvue de toute empathie, de toute humanité. Cette voix-off, ne serait-elle pas aussi la notre  ?

Le 25 octobre 2010, Omar Khadr a plaidé coupable aux cinq chefs d’accusations dans un tribunal militaire déclaré illégal à deux reprises par la cours suprême des États unis.  En se soumettant à cette parodie de justice, Omar ajoute au film dont il est le héros involontaire, une autre vérité, à savoir que nous sommes tous coupables de non assistance à un enfant canadien en danger.

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La Cinémathèque québécoise organise, du 18 au 22 janvier, un cycle de films sur les médias, plus particulièrement sur le regard des documentaristes sur le travail des journalistes. Le documentaire « Vous n’aimez pas la vérité » est programmé pour vendredi 20 janvier.  La projection sera précédée d’une discussion avec les deux cinéastes.

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Le documentaire ‘‘Vous n’aimez pas la vérité » a fait l’objet d’une émission spéciale avec les Souverains anonymes en présence des deux réalisateurs, Patricio Henriquez et Luc Côté, accompagnés de Béatrice Vaugrante directrice d’Amnistie International Québec.  À l’issu de cette rencontre, Patricio a déclaré: « Je doute qu’on puisse avoir une vision aussi fine, aussi juste, aussi humaniste de notre travail et dans ce sens, c’est une des meilleures, sinon c’est la meilleure récompense qu’on puisse avoir sur ce travail ».

http://www.souverains.qc.ca/arverite.html

Patricio Henriquez, Béatrice Vaugrante et Luc Côté chez les Souverains