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Syrie: Entre la peste et le choléra…

(Mise à jour 1 octobre 2016)!

Je ne suis jamais allé en Syrie. La Syrie est venue à moi…

J’avais à peine 7 ans. Une famille syrienne s’était installée au Maroc. Le père était professeur de mathématique de mon père. J’avais le même âge que son fils ainé. Nous jouions souvent au foot. Un jour, je me rappelle bien lui avoir demandé « C’est où ça la Syrie? ».  J’ai dû poser la question plusieurs fois avant de voir mon ami syrien arrêter le ballon pour me répondre droit dans les yeux « La Syrie, c’est loin ».

Aujourd’hui, je me sens plus proche que jamais de ce pays et de son peuple. Il ne passe pas un jour sans que j’aille aux nouvelles. Loin, très loin des médias dominants, je me ressource, grâce à Internet, d’une variété d’informations qui me donne un portrait beaucoup plus nuancé de la situation.

La Syrie, faut-il le rappeler, est le berceau de plusieurs civilisations. Il contient une mosaïque de peuples et de religions. Damas a été choisit au 7 me siècle par les Omeyyades comme capitale du premier empire arabe pendant presque un siècle. Cette ville compte aujourd’hui plus de 4 millions d’habitants sur une population de presque 25 millions. En 1960, la Syrie ne comptait que 3 million d’habitants. Cette explosion démographique a entrainé un appauvrissement des classes moyennes et cela n’est pas étranger à la guerre qui ravage actuellement ce pays.

En 1946, la Syrie a obtenu son indépendance du mandat français. Mais le pays fut le théâtre de plusieurs changements de régimes jusqu’à l’arrivée de Havez Al Assad. Profitant de son poste de ministre de la défense (depuis 1966), il s’est accaparé du pouvoir suite à un coup d’état. Mais la Syrie était déjà dominée par l’idéologie du Baas, un parti politique, fondé en 1947 à Damas, sur les bases d’une idéologie socialiste. Aux élections de 1963, le parti Baas arrive au pouvoir!

L’idéologie allait donner à la Syrie et à l’Irak deux figures marquantes: Al Assad en 1970 et Saddam en 1979. Les moindres critiques ou oppositions au pouvoir bassiste étaient réprimées. Voilà pourquoi des milliers de syriens et d’irakiens ont pris le chemin de l’exil avant et après l’arrivée au pouvoir des deux grands dictateurs.

Hassan II, roi du Maroc depuis 1961, avait donné son allégeance à l’ouest. Les opposants syriens du Baas étaient donc les bienvenus au Maroc.

Même si le Maroc était aussi sous le dictat d’un seul homme, les réfugiés syriens s’y sentaient en sécurité. Ces exilés étaient parfaitement conscients qu’ils ne représentaient qu’une monnaie d’échange dans une guerre froide qui divisait aussi les pays arabes selon leur adhésion au modèle socialiste de l’est ou à celui capitaliste de l’ouest. En revanche, la Syrie de Havez Al Assad, était devenue, une terre d’accueil et même d’entrainements paramilitaires pour plusieurs opposants marocains.

Les anciens opposants des deux régimes, syriens et marocains, portaient un noble projet. Celui de mettre fin à la dictature. Celui d’introduire la démocratie comme modèle politique dans la gestion de la cité arabe. C’est ce qu’on a appelé du panarabisme.  Toute leur action était dédiée à cette cause pour laquelle plusieurs ont payé de leur vie. Certains ont été récupérés par les camps adverses et d’autres ont simplement perdu espoir de voir un jour la démocratie naître dans le pays de leur naissance.

La chute rapide de deux dictateurs arabes, Ben Ali et Moubarak, a eu un impact majeur pour ressusciter l’espoir de nouveau en Syrie. Ce sont essentiellement les démocrates syriens qui ont initié la grande manifestation pacifique du vendredi 18 mars 2011. Chaque vendredi, les chrétiens allaient rejoindre les musulmans à la sortie des mosquées et ensemble ils manifestaient pour réclamer la démocratisation de la Syrie. Pendant plusieurs semaines, les barrières et les considérations communautaristes n’avaient pas leur place dans les manifs.

Dans ces premières manifestations pacifiques, les démocrates syriens, ont ressuscité un slogan qui date de la grande révolution de 1925-1927. Pour éviter à la Syrie de se diviser en petits états confessionnels après la chute de l’empire Ottoman, le grand révolutionnaire syrien Sultan Al Atrach (de confession druze) avait lancé « La religion est à DIEU et la nation pour TOUS ».

Sultan Al Atrach est le premier indépendantiste arabe à avoir utilisé le principe de laïcité comme arme redoutable contre l’occupant français. Une arme de fabrication française! Pour Al Atrach, la laïcité était le seul moyen pour les syriens de toute confession de rester unis dans la résistance contre l’occupation.

En 1982, à l’âge de 91 ans, Al Atrach est décédé sans jamais voir son rêve se réaliser. Sa vision d’une société syrienne sécularisée n’a jamais pris racine dans la constitution. Aucun dirigeant syrien n’a eu l’audace de lui donner une force de loi. Et pourtant, dès sa formation le Baas avait établi la laïcité comme un des piliers de son idéologie. Le fondateur du parti, Michel Aflak, considérait que seul un État laïque pourrait unifier une nation arabe composée de plusieurs confessions religieuses.

En 1973, moins par fidélité à l’idéologie de son parti que pour légitimer son pouvoir, Havez Al Assad avait tenté de supprimer de la constitution les deux articles qui stipulent que le droit syrien s’inspire de la charia et que le président doit être musulman. Cette tentative de laïcisation a donné lieu à de violentes émeutes particulièrement dans la communauté majoritaire sunnite.

De ces évènements, Assad a retenu une seule leçon, celle qui a permis à lui et à son fils Bachar de régner jusqu’à aujourd’hui sur la Syrie, instrumentaliser le communautarisme religieux y compris dans sa propre communauté. Puisque la constitution stipule clairement que le président ne peut être que musulman, Assad a obtenu des religieux sunnites et chiites (en Syrie et au Liban) la reconnaissance officielle du statut musulman des alaouites. Il a aussi marié un des ses fils à une sunnite de la famille régnante saoudienne.

Ce jeu d’alliances a donné aux alaouites minoritaires le sentiment d’être renforcés et protégés par un président devenu leur protecteur suprême. « Tu es avec Assad, tu es avec toi-même » est une expression alaouite qui en dit long sur la vulnérabilité d’une communauté qui ne représente que 12% de la population syrienne.

Dans l’histoire de la Syrie, longtemps les alaouites ont été marginalisés, méprisés et considérées comme arriérés. Leur religion est qualifiée de mystérieuse parce qu’elle s’inspire à la fois de l’islam, du chiisme et du christianisme. On les a traité de caméléons pour leur capacité de prendre la couleur de la religion qu’ils croisent. Ainsi, un alaouite peut prier à la mosquée et boire du vin la même journée.  Ils pratiquent ramadan mais rien ne les obligent. Des grands leaders religieux de l’islam comme Al Ghazali écrivaient au 11me siècle que « c’est un devoir de les tuer ». Mais les sunnites n’ont jamais été unanimes sur la position à prendre envers les alaouites. Cela dépendait des circonstances politiques et des intérêts stratégiques du moment.

Il a fallu attendre le 20me siècle pour que les alaouites se voient pour la première fois acquérir une respectabilité au sein de la société syrienne. Par son esprit laïque, le Bass leur a offert la possibilité d’être considérés comme des citoyens à part entière. C’est dans le cadre de ce parti qu’ils ont conquis le pouvoir et accédé au sommet de l’État. Parmi les alaouites devenus membres du Baas dès sa fondation, on retrouve un adolescent du nom d’Al Wahch (qui veut dire le sauvage). Beaucoup plus tard, il a modifié son nom à Al Assad (qui veut dire lion). Celui-là même qui, 26 ans après la fondation du Baas, a réaffirmé le communautarisme religieux dans la constitution syrienne.

En 1970, un Syrien pouvait se revendiquer nationaliste, communiste ou nassérien. Avec Hafid Al Assad, le Syrien est devenu un sunnite, un chrétien, un druze, un alaouite ou un ismaélien. Jusqu’au début de l’actuelle guerre, les 10 000 soldats de la garde républicaine de Bachar Al Assad étaient exclusivement alaouites. La dictature syrienne s’est donc maintenue en se nourrissant de ce communautarisme religieux en réprimant toutes les oppositions, mais avec des traitements différents selon les appartenances religieuses. Ainsi, selon plusieurs témoignages, au début des manifestations en 2011, entre les sunnites à Dera’a et les druzes à Soueïda, le régime n’utilisait pas la même violence. La minorité druze est plutôt ménagée alors que la majorité sunnite est violemment réprimée.

Ainsi en 1982, après une tentative d’assassinat du président Al Assad par les Frères musulmans issus de la communauté sunnite, l’armée syrienne a procédé à un massacre collectif dans la ville de Hama.  Les ennemis du régime estiment le nombre des victimes entre 20 et 30 mille dont des femmes et des enfants.

Ce massacre est passé presque inaperçu aux yeux de la communauté internationale.  Il n’existait pas alors de cellulaires pour filmer les traces du massacre, pas de Youtube pour les diffuser et pas de Facebook pour alerter les opinions publiques.  Par ailleurs, les Frères musulmans n’étaient pas perçus comme la meilleure alternative au régime, ni par la majorité des syriens, ni par les grandes puissances qui s’accommodaient bien du régime Assad.

Néanmoins le massacre de Hama a été inscrit à jamais dans la mémoire collective des syriens.  Un jour ou l’autre le régime Al Assad devait payer le prix de sa sauvagerie.   Le printemps arabe a été l’occasion tant attendue pour venger les victimes de Hama et les milliers d’autres tortures et assassinats dont beaucoup de syriens sont témoins. Cela explique pourquoi des fractions sunnites ne se sont pas contentés de manifester pacifiquement auprès des démocrates.

L’arrivée des islamistes au pouvoir en Tunisie, en Libye et au Maroc a certainement donné un grand espoir aux islamistes syriens.  Ils ont cru que leur heure de gloire était arrivée.  Cette fois, ils ont la bénédiction des américains. Ces mêmes américains qui ont obtenu la collaboration du régime syrien, après le 11 septembre 2001, pour combattre les islamistes d’Al Qaeda, aujourd’hui ils soutiennent à coups d’armes l’opposition dominée par des islamistes.  Beaucoup de démocrates syriens ont aujourd’hui le sentiment que leur révolution leur a été volée.

Par ailleurs, les opinions publiques occidentales n’arrivent pas encore à voir dans le recyclage des islamistes une opération hautement stratégique de leurs dirigeants pour saboter le printemps arabe.   Pour saboter la possibilité que des démocrates prennent la place des dictateurs. Cela correspond à une politique colonialiste et impérialiste qui, depuis 5 siècles,  a pris plusieurs formes sans jamais changer de fond.

Cela correspond aussi aux plans du voisin sioniste qui s’était promis de déstabiliser les pays voisins pour donner au grand Israël d’autres frontières.  Les plus sionistes des sionistes n’ont jamais caché ce plan maléfique.  Israël et ses services de sécurité ne sont pas étrangers à la situation qui règne en Syrie et en Irak.

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Ceci dit, les responsabilités de la catastrophe syrienne sont partagées.  Les politiques intérieurs d’un pays dirigé par une famille devaient tôt ou tard récolter le fruit de leurs semonces.

Unique candidat à la succession de son père, Bachar Al Assad a été élu en 2000 par référendum.  Après avoir promis des réformes démocratiques, après avoir tenté une opération de séduction auprès de la jeunesse syrienne, des démocrates syriens ont voulu donner suite à ce qu’on a appelé le printemps de Damas.  99 intellectuels ont signé une lettre adressée au nouveau président pour réclamer et revendiquer des réformes démocratiques profondes.  Cette initiative a été perçue par le nouveau Président comme un affront à son autorité. Ils ont été accusé par ce dernier de complicité avec les ennemis de la Syrie.  Le fils a vite retrouvé les réflexes du père.    Dix parmi les 99 intellectuels ont été arrêtés.  Fin du printemps de Damas.

Il a fallu attendre le printemps arabe en 2011 pour que de nouveau les démocrates syriens espèrent cette fois la fin du régime. Pour un court moment, on a cru qu’il arriverait en Syrie ce qui est arrivé en Tunisie et en Égypte. L’espoir venait de cette capacité des démocrates syriens de s’unir au delà de leurs appartenances religieuses. Pour une fois le Vendredi Saint, a pris une connotation fédératrice. Avec eux, les conditions sociales des syriens n’avaient plus de religion. L’esprit de Sultan Al Atrach planait sur ces manifestations qui ont pris tout le monde par surprise.

Depuis la première manif syrienne du 15 mars 2011, force est de constater que l’union des démocrates s’est avérée trop menaçante non seulement pour le régime en place, mais aussi pour les puissances occidentales. La plus part des démocrates issus des différentes communautés syriennes sont aujourd’hui enfermés dans les prisons du régime. Plusieurs ont pris le chemin de l’exil.  L’opposition des démocrates a été affaiblie au profit des opposants sunnites islamistes armés, financés par l’Arabie saoudite, le Qatar et soutenus par les puissances occidentales et leurs grands médias.

Les démocrates ont été donc écartés pour laisser presque toute la place aux islamistes sunnites.  Contrairement aux opposants tunisiens et égyptiens, les opposants syriens sont lourdement armés. Des centaines de soldats de l’armée syrienne ont déserté pour rejoindre l’opposition et former l’Armée Libre de Syrie.  Combien de soldats alaouites font partie de l’ALS ?   La révolution syrienne s’est transformée en une guerre civile.  Nous assistons désormais à une libanisation de la Syrie.  Déjà en 2012,  les manifestations monstres des partisans du régime,   annonçaient que cette guerre allait durer pour une période indéterminée.

Regardant sa révolution volée par des forces intérieures et extérieurs, les démocrates en Syrie se trouvent à choisir, en quelque sorte, entre la peste et le choléra. Entre un pouvoir fondé sur la division communautaire des syriens et une opposition armée dominée par des islamistes. Quel choix leur reste t-ils ? Entre les deux visions sectaires et communautaristes, laquelle est la moins pire..?

C’est la question que beaucoup de chrétiens se posent.  Ils souhaitaient ardemment une démocratisation de la Syrie. Aujourd’hui, beaucoup appréhendent l’avènement des islamistes. Ils imaginent mal leur Syrie télécommandée par les wahabistes de l’Arabie saoudite. Certains ont choisi publiquement de s’accommoder du régime en mettant leur espoir sur son évolution.  Ils préfèrent des petits pas vers la démocratie qu’un grand pas vers le chaos.

Mais beaucoup de syriens continuent à voir dans la chute de Bachar Al Assad une libération.  Si les islamistes devaient accéder au pouvoir, ça serait dans un cadre démocratique.  Mais la façon de mettre fin au régime ne fait pas l’unanimité dans l’opposition, entre ceux qui privilégient une intervention directe de la communauté internationale et ceux qui refusent toute ingérence qui pourraient reproduire le scénario irakien ou libyen en Syrie.

Cependant un autre danger est à envisager.  Certains alaouites projettent sérieusement le rétablissement d’un état alaouite avec comme capitale Lattaquié, une ville syrienne côtière de la méditerranée dominée par les alaouites. Entre les années 20 et 30, cette petite région de la Syrie a déjà constitué un État alaouite sous le mandat français. Le nationalisme arabe et la résistance syrienne pour l’indépendance ont mis fin à cet état que les alaouites eux-mêmes n’avaient jamais vraiment revendiqué.

Si l’État alaouite connaissait le jour, c’est Sultan Al Atrach qui retournerait dans sa tombe. C’est le communautarisme qui aura encore triomphé, mais cette fois avec des conséquences catastrophiques sur tout le Moyen Orient. Et à qui cela profiterait-il ? Je vous le donne en mille..!

Le conflit interne syrien est aussi le reflet d’une guerre froide qui oppose l’occident à la Russie et la Chine. L’autre pays qu’on aimerait bien voir porter les ravages de cette guerre froide c’est l’Iran. Mais jusqu’ici, l’Iran se tient par une union et une stabilité que la Syrie a perdu.  Une guerre n’est jamais tout à fait indépendante d’une autre. Cette guerre n’a jamais été uniquement et seulement syrienne.

Malgré le sentiment d’impasse qui domine sur la situation en Syrie, il nous reste à espérer une issue pacifique pour ce grand pays, ce grand peuple. Dans sa longue histoire, la Syrie en a vu d’autres et s’en est toujours bien sortie.  Personnellement, je mise sur la grande culture du peuple syrien pour qu’il retrouve en lui-même la part lumineuse. Celle qui a été pour toute l’humanité, la source de plusieurs grandes civilisations.

Dans sa diversité culturelle, religieuse et artistique, le peuple syrien possède toute la force nécessaire pour passer à travers deux grands maux.

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Je ne vous laisserais pas sur les images des ruines d’Alep ou de Homs qui inondent les réseaux sociaux.

Je vous laisse sur une voix, au dessus de toutes les voix.  De toutes les idéologies politiques et religieuses. Une voix angélique. Celle de Fairouz.   « J’écris ton nom ».   Une chanson de circonstance que tous les syriens, tous les arabes de toute confession, écoutent avec grande émotion sans se demander à quelle idéologie ou à quelle religion appartient la chateuse.  http://www.youtube.com/watch?v=KoT-RC0lWQk&feature=share

Voici une version a cappella de la même chanson par Joumana Medawar: http://www.youtube.com/watch?v=kwXhwKKy8ZY  


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