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Le 453!

Ramadan 2015. Rupture du jeûne!
Jour 30.

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Cela fait au moins 40 ans que Chafik n’avait pas traversé le fleuve dans une felouque. Son sourire évoque des souvenirs d’enfance quand il allait rejoindre son cousin de l’autre côté de la rive.

Depuis, beaucoup d’eau a coulé vers la mer, mais l’émerveillement de Chafik, devant le plus beau paysage de Rabat, est resté intact. Le Bouregreg l’attendait.

« Après toi mon cher ».

Je tenais à le revoir ailleurs que dans son bureau de la maternité de Rabat où il est toujours chef de service. Une heure avant la rupture du jeûne, nous étions au milieu du fleuve, juste devant un grand monument, la Kasbah des Oudayas. Nous sommes loin de la maternité, mais toujours au coeur de la vie « De l’eau, nous avons fait toute chose vivante ».

Gynécologue depuis au moins 29 ans, le docteur Chafik Chraïbi a fait de la vie, sa raison de vivre. Parce que la vie est l’enjeu fondamental de sa pratique qu’il ne cesse de militer depuis 30 ans pour la reconnaissance d’un droit.

Une femme qui accouche dans de bonnes conditions ne devrait pas avoir moins de droit que celle qui voudrait ou devrait avorter. Le droit à une protection physique, psychique et sociale les concerne toutes les deux. Il concerne, d’ailleurs, tous les citoyens.

Ce principe fondamental est celui de l’Organisation Mondiale de la santé dont le Maroc est membre. Ce principe est celui qui fait encore défaut à l’article 453 du code pénal. Cela donne 800 à 900 avortements clandestins par jour au Maroc.

Pour l’instant, l’article 453 manque d’air. Son amendement est nécessaire selon le Dr Chraïbi « Il suffit d’introduire, par amendement, les trois notions de protection, physique, psychique et sociale, pour que l’article 453 soit cohérent avec les normes de l’OMS ». Cela, il me le dira plus tard, au moment de rompre le jeûne chez Philippe.

Au milieu du fleuve, nous n’avons soufflé mot de tout ça. Chraïbi saisi le moment présent, il se laisse bercer sans jamais quitter sa casquette.

Cette pause sur le Bouregreg ne pouvait souffrir d’une discussion aussi sérieuse. Néanmoins, cela ne m’a pas empêché de penser que ceux et celles qui fabriquent des lois au Maroc devraient suivre le Docteur Chraïbi dans cette pause, dans cette prise de contact avec la nature, avec la vie.

Les législateurs prennent des décisions trop importantes pour ne pas les nourrir de moments de recul. Le Bouregreg offre un recul salutaire.

À Abderrahman, notre chauffeur de felouque, j’ai demandé où est le repas pour rompre le jeûne? Où est la soupe? « Pour vous, nous avons tout ce qu’il faut Hamdouallah » m’a t-il répondu. Il est aussi généreux et sympatiques que Abdelkrim et Noureddine, ses deux collègues avec qui j’ai partagé le repas quelques jours auparavant..

À notre retour sur le quai, nous nous sommes arrêtés devant la felouque d’Abdessamad. Ce père de deux enfants m’a demandé de prendre une photo souvenir de lui sur sa felouque « As-tu un Facebook pour te l’envoyer? ».

Facebook n’est pas son genre. Ce que Abdessamad veut c’est se sentir important le temps d’une prise de photo. J’ai alors demandé à un homme important de le rejoindre sur sa barque.

Après plusieurs prises, j’ai fini par extirpé le sourire d’Abdessamad. J’ai senti le bonheur de Chafik d’être à côté de cet homme. Peut-être parce qu’au delà du statut social, ces deux hommes partagent simplement le fait d’être au service des gens.

Le lendemain, à la même heure, je suis retourné faire ma petite balade au même endroit.. Abdessamad était absent, mais d’autres chauffeurs qui avaient été témoin de la scène de la photo sont venus me voir avec une curiosité « C’était qui le Monsieur avec toi hier ? ».

J’ai répondu simplement qu’il s’appelle Chafik, qu’il pratique le même métier qu’eux. Que sa felouque porte le chiffre 453 et qu’elle est réservée exclusivement aux femmes.

Face à leurs éclats de rire, j’ai ajouté « Il vous ait peut-être déjà arrivé de sauver la vie de quelqu’un de la noyade grâce à votre Flouqa.. Chafik Chraïbi, retenez son nom, il essaye de faire la même chose dans le cadre de l’association marocaine de lutte contre l’avortement clandestin ».

Les yeux s’ouvrent et je me sens dans l’obligation d’expliquer « Vous connaissez sûrement des femmes autour de vous qui ont avorté en utilisants des substances dangereuses. Certaines en sont peut-être mortes. Chafik Chraïbi est le seul médecin marocain qui milite pour que ces femmes se fassent avortées dans des meilleurs conditions. Il a été élu homme de l’année 2015 par une revue féminine marocaine ».

Mais je n’étais pas là pour donner une conférence. L’un des hommes m’a reproché ouvertement de ne pas les avoir informé de tout ça quand Chafik était présent « Je l’aurais au moins invité à rompre le jeune avec nous. Un homme comme lui mérite plus qu’un tour sur le fleuve ».

« Je suis sûr qu’il reviendra vous voir, mais en attendant, n’oubliez pas ce que veut dire 453 ».

Un des hommes m’a promis qu’il allait écrire le 453 sur le mur, face à l’eau.

Aid Moubarak!

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