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En traversant le pont Hassan II

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Milieu d’après-midi d’un jour d’été 2015.  Il reste dix jours avant la fin du Ramadan. Il fait chaud.

Nous sommes sept dans un grand taxi qui ne devrait pas embarquer plus que cinq.

Depuis trente ans qu’il fait le trajet entre Rabat et Salé, le chauffeur s’est fabriqué apparemment un double de lui-même.

Entre celui qui conduit et celui qui parle, la distinction est nette. Arrivé au rond-point qui ouvre le chemin vers le nouveau pont Hassan II, il se tourne vers le policier et lui lance, comme à un vieil ami « À ta place, j’irais faire la sieste, Dieu veille sur la circulation ».  Ce dernier gère la circulation avec une télécommande à la main « Nous n’avons plus la police qu’on avait », dit le chauffeur et renchérit en citant Hassan II « Allah yrahmou, il disait, vaut mieux une police un peu abusive qu’un pays trop morcelé (Allahouma bouilice bassla walla blad saiba)».

Après cette citation, un référendum s’est aussitôt organisé dans le taxi sur les propos du chauffeur citant Hassan II.  Résultat du référendum:  Trois pour, deux contre et une abstention, la mienne. Trois des passagers sont d’accord pour regretter l’époque Hassan II et les méthodes musclées de la police du Basri et deux autres trouvent les méthodes des années de plomb plutôt révolues « Les sociétés avancent et toi tu veux qu’on recule », a osé lancer la jeune femme, assise juste à côté de moi.  La tête du chauffeur s’est tourné à 180 degré vers l’arrière pour répliquer « Tu trouves qu’on avance en Irak, en Syrie et en Libye..? » Rendu au milieu du pont, il ajoute « Ici on construit des ponts, là bas, on les détruit ».

La jeune femme ne lâche pas prise « Raison de plus pour continuer à avancer, au lieu de nous ramener en arrière ». Le jeune homme, du même camp que la jeune femme vient à son secours « Dis-moi une seule fois ou tu as été satisfait de la police de Basri ».

Il n’en fallait pas plus pour que le chauffeur nous raconte une de ses ancedotes qu’il a apparemment l’habitude de servir à ses clients, comme dans un one man show:

« Au milieu des années 70, une fois, tard le soir, moi et mes copains, nous avons été ramassés par la rafle. Une routine de l’époque. Cette fois, la rafle portait une nouvelle marque, Ranger Rover.  Elle était encore en rodage.  Sur le chemin vers le commissariat, un moment donné, le moteur de la nouvelle rafle s’est arrêté..  Les deux policiers, en arrière, nous ont ordonné de descendre et de pousser la nouvelle américaine. Nous avons obéit gentiment.  Quand le moteur a redémarré, l’américaine ne s’est pas arrêtée.  Il fallait nous voir. Nous étions une dizaine à courir après la rafle.. Nous voulions être rembarqués. Nous savions très bien que c’est le commissariat qui nous attendait et probablement une longue nuit à dormir à même le sol, mais un petit tour de ville dans une voiture américaine, ça ne se refusait pas. Attention, je ne dis pas que j’aimais ça me faire embarquer par la police alors que je n’avais rien fais de mal.  Ce que je dis, c’est qu’avec les méthodes des années 70, on avait beaucoup plus de sécurité.  La police était respectée. Quand je vois du monde qui se comporte comme s’il n’y avait plus de police dans ce pays, oui, je regrette cette époque.. Mais vous êtes trop jeunes, vous deux, pour comprendre ».

Les deux jeunes ne savent plus quoi répondre.  Dans leurs regards, l’indignation laisse place au désarroi. Ils ont osé remettre les années de plomb en question, mais que répondre à ce vieux routier, pour lui démontrer que c’est une grave erreur d’être nostalgique des vieilles méthodes ?

« Puisque tu semble savoir beaucoup de choses sur cette époque, tu dois savoir aussi que dans ces mêmes années, des marocains ont été embarqués dans ces mêmes Ranger Rover et qui n’ont jamais revu leurs familles..? ».

Cette fois, le chauffeur ne s’est pas retourné.  Il s’est contenté de me lancer un regard évasif dans le rétroviseur.  On dirait qu’un malaise vient de s’emparer de lui. Est-ce la honte d’avoir trahi un devoir de mémoire ?

En quittant le taxi, la jeune fille qui a vite retrouvé confiance en elle, adresse au chauffeur la phrase qu’il me fallait pour clore ce chronique « Ce soir quand tu feras ta prière, en ce mois bénit, j’espère que tu auras une pensée pour les disparus des années de plomb ».