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Carmen! Made in China!

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Inspirée de la nouvelle de l’écrivain et archéologue français Prosper Mérimée, Georges Bizet a fait de Carmen un des opéras les plus populaires du monde. La popularité de Carmen devait naturellement se transposer sur grand écran. De 1907 à aujourd’hui, au moins 23 adaptations cinématographiques lui ont été consacrées, en tragédie, en burlesque, en opéra, en danses, en musiques, en plusieurs langues et dans plusieurs pays.

Après les anglais, les français, les américains, les espagnols, les sud-africains, les sénégalais, c’était autour des chinois de nous présenter leur propre Carmen. Le résultat mérite d’être souligné.  

Beijing Carmen sera bientôt présenté au Festival international du film de Toronto, mais la première mondiale de  a eu lieu le 31 août dans le cadre de la 29me édition du Festival des Films du Monde. Visiblement très émue, la réalisatrice Wang Fan a présenté son premier long-métrage devant une salle à moitié pleine. Accompagnée de l’actrice et danseuse vedette du film Li Rui, elle tenait, avant la projection, à prendre une photo avec le public.

Une plus grande publicité pour ce film aurait sûrement attiré les amateurs de danse à Montréal. Certains auraient aimé faire partie de la photo souvenir avec la belle et jeune actrice Li Rui. Si elle s’est montrée plutôt timide dans la salle, elle ne tardera pas de briller de tout son corps et son âme dans son premier rôle sur le grand écran.

Dans sa version chinoise, Carmen se prénomme Ye Men. C’est une jeune orpheline issue de la tribu Wa. Suite à un incident survenu dans son village, Ye Men devait quitter la région du Yunnan pour se trouver dans la grande métropole Beijing où elle travaille comme serveuse et chanteuse dans un restaurant.  

C’est là que Coen, chorégraphe américain, va découvrir en Ye Men la gitane qu’il cherche pour son projet de spectacle.  Coen est séduit par le tempérament de Yen Men quand elle remet à sa place un client trop collant.  En lui laissant sa carte, Coen lui offre l’occasion de faire ce qu’elle a toujours aimé faire, danser.  

En s’exécutant pour la première fois devant le chorégraphe et ses danseurs, Yen Men réussit à gagner plus que son admiration, elle fait couler ses larmes.  Le maître est subjugué par sa nouvelle élève. Néanmoins, en matière de danse, Coen se rendra à l’évidence qu’il ne boit pas de la même source qu’elle.

Le film met en scène deux façons de danser, celle de Coen qui répond à des règles, une discipline et un travail acharné et celle de Yen Men issue d’une tribu où la danse répond à un besoin instinctif. Une danse libre de toutes règles établies. Une danse improvisée.  Si au début Coen ne supporte pas l’indiscipline de Yen Men, il finira par en faire un atout.

De ces deux façons de concevoir le mouvement du corps, naîtra Carmen.  Mais avant de réussir à métisser leurs deux univers, Coen n’échappera pas au charme qu’exerce sur lui Ye Men,  en dehors de la piste de danse. 

Fatalement, une passion naîtra entre le chorégraphe et sa nouvelle recrue.  Yen Men se donne à lui, tout en continuant à voir ailleurs.  Coen qui anticipait avec peur de franchir la ligne rouge finira par confondre vie privée et vie professionnelle. Pire, il ne s’imagine plus vivre sans elle.  Il souffre de jalousie et devient cruel et trop exigeant lors des répétions.

Ironiquement, cette passion amoureuse et torturée finira par se transposer sur le résultat du spectacle.  Cet amour impossible dans le réel donne toute sa profondeur à la fiction dansée sur scène.  Ye Men devient Carmen et Coen Don José.

Mais Coen ne se contente pas d’avoir réussit un spectacle, il veut à tout prix posséder Ye Men, comme Don José de Mérimée. Après le spectacle, Coen part rejoindre Yen Men dans sa tribu. Il se mêle à la danse guerrière qui se passe la nuit dans la boue. Plus tard, il finira par retrouver sa Carmen dans les bras de son premier amant.. Il l’enlève.  

Cette dernière refuse de le suivre. Elle refuse de lui appartenir exclusivement.  Et comme dans toutes les adaptations de la Nouvelle de Mérimée, Carmen made in China, paye le prix de sa liberté.  Aveuglé par sa jalousie, Coen plante le couteau dans le corps de Ye Men.

Si la mort de Carmen dans le récit de Mérimée est le prix à payer pour une femme libre de toutes attaches, dans Beijing Carmen, la mort de Yen Men est moins crédible. La fin tragique de Yen Men ne va t-il pas à l’encontre de son goût de vivre pleinement ? Dans sa réponse à ma question, la réalisatrice Wan Fan voulait ne voulait pas d’une fin heureuse qui aurait moins d’impact auprès du public.  

J’avais compris pourtant que Ye Men est aussi le symbole d’une minorité ethnique menacée de distinction. Il ne reste de la tribu Wa en Chine que 300 000 habitants.

Mais ce qui fait essentiellement le mérite de ce film, c’et le talent et la présence de Li Rui.  Elle crève littéralement l’écran.. Contrairement aux autres actrices qui ont incarné Carmen, Li Rui est est plutôt petite de taille, toute frêle, mais sur l’écran, elle déchire.  Merveilleusement bien éclairée, autant dans dans son jeu d’actrice que dans ses performances sulfureuses. Je ne sais pas si Li Rui aime la caméra, mais la caméra l’aime.  

Malgré la fin tragique du film, Beijing Carmen demeure un hommage à la danse et aux richesses culturelles des 25 minorités ethniques qui vivent dans le Yunnan en Chine. La plupart de ces autochtones parlent leurs propres langues et bénéficient de certains avantages culturelles et politiques.  Dans ces régions la limitation des naissances est relevée à 2 par famille.

Bientôt Li Rui sera de retour à Beijing où elle continue à prendre ses cours de danse. Je ne serai pas surpris que Beijing Carmen lui ouvre une carrière internationale.  Quand à Wang Fan, après ce premier bébé, elle en aura d’autres. Aucune politique de limitation des naissance en Chine ne lui interdira d’autres accouchements.