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J’embrasse la main des instituteurs!

 

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En 1967, j’ai 7 ans. C’est l’année de mes premiers pas à l’école. 

Elle était située juste en face de chez-nous, de l’autre côté de la rue. J’attendais que la cloche sonne avant de quitter mon petit-déjeuner pour rejoindre ma classe.  

Au milieu de ma première année scolaire, ma famille a déménagé très loin. Trop loin pour pouvoir rentrer seul.  Alors, j’allais ailleurs…

À ma sortie de classe à 16h, je grimpais le mur qui séparait mon école de celle réservée aux filles. Je m’attardais un peu seul dans leur cour. Je saluais le gardien. Je longeais plusieurs couloirs avant de frapper à la porte derrière laquelle mon père faisait son métier d’instituteur devant soixante petites filles.  Pour mon bonheur, l’horaire des garçons devançait, de deux heures, celui des filles.

Avant de rejoindre ma place au fin fond de la classe, j’embrassais la main de mon père comme si j’étais un de ses élèves. Les jeunes filles me suivaient du regard. J’avais l’impression à chaque fois d’être le prince hériter dans une visite officielle.  Tout le reste de l’année, j’allais suivre ce protocole qui s’arrêtait aussitôt que je prenais ma place.

Lorsque mon père avait le dos tourné, pour écrire sur le grand tableau noir, les filles se penchaient vers moi pour m’offrir, sous les tables, toutes sortes de petits cadeaux. Essentiellement des sandwichs, des crêpes au miel, des bonbons ou des pois-chices.

J’avais devant moi de quoi nourrir une tribu. Mon père ne voyait rien ou faisait semblant de ne rien voir. Une des filles me chuchotait ; « Mange tu dois avoir faim ». Chaque fois, je prenais la collation préparée par ma mère pour la lui donner en échange et chaque fois, celle-ci refusait ; « Nous, on vient de manger ».

J’étais une année plus jeune que toutes ces filles.  Je débutais mon expérience scolaire, alors qu’elles, étaient déjà à la deuxième année. Avec elles, dans la classe de mon père, j’ai appris des choses que mes camarades garçons allaient apprendre un an plus tard. Mes deux premières années scolaires sont les seules ou j’avais l’impression de ne pas faire trop d’effort pour être le premier de classe.  

Comment faire autrement, alors que 60 jeunes filles voyaient en moi, à mon âge défendant, le modèle à suivre ? 

Avec son tablier blanc et sa règle dans la main, mon père mettait dans cette classe de la magie. Il faisait de leur joie de vivre, une joie d’apprendre. Et j’étais le témoin privilégié de cette magie qui allait me marquer pour le restant de mes jours.

Il arrivait souvent que les parents de ces jeunes filles répondent à la convocation de mon père. Ils se présentaient à la fin du cours et mon père les invitait à prendre place sur les mêmes bancs que leurs filles.  

La plupart de ces parents étaient plutôt pauvres, analphabètes et habitaient ce qui était à l’époque un immense bidonville. À ceux-là en particulier, mon père recommandait d’apprendre à lire et à écrire avec l’aide de leurs propres filles. D’après lui, c’était la meilleure façon de soutenir l’attachement de ces jeunes élèves à l’école et de participer à leur joie d’apprendre.

Et pour mettre un peu de légèreté dans ces rencontres que ces parents prenaient très au sérieux, mon père pointait son doigt vers moi, assis au fin fond de la classe, pour leur dire; « Lui, c’est mon fils. C’est lui qui m’a appris à lire et à écrire! ». Les parents éclataient de rire, moi aussi. Mais mine de rien, cela me gonflait d’une fierté qui ne m’a jamais quittée.

Fier d’être le fils d’un instituteur, d’un Fkih, comme on disait chez-nous!

En quittant la classe, certains parents, pour exprimer leur profond respect et leur reconnaissance, embrassaient la main de mon père.

À mon tour, j’embrasse la main de chacune et chacun des 20 milles instituteurs stagiaires qui ont manifesté le jeudi 7 janvier 2016 dans plusieurs villes au Maroc, pour exiger du gouvernement de maintenir la garantie qui leur permet de travailler à la fin de leurs stages.

Aujourd’hui, je souhaite voir chaque marocaine et chaque marocain qui croie au rôle sacré de l’instituteur, embrasser la main des enseignants de leurs enfants.  Un geste symbolique pour corriger l’erreur d’un gouvernement et, par la même occasion, exprimer aux artisans de l’éducation nationale toute la reconnaissance et le respect que le peuple marocain leur doit. 

S’il reste un minimum de dignité et d’honneur au chef du gouvernement actuel ainsi qu’à son ministre de l’Éducation Nationale, ils poseraient le geste qui s’impose dans les circonstances.

Au lieu de leur envoyer des forces de l’ordre pour les passer à tabac, alors qu’ils manifestaient pacifiquement, présentez vos excuses au nom de la nation et embrassez la main qui vous a nourrit et écouter toutes leurs revendications.

De là-haut, mon père vous regarde!