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Elles ne le portent plus!

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Elle l’a porté pendant 12 ans. Depuis deux mois, elle ne le porte plus.

« Je n’ai jamais été aussi bien dans ma peau et avec ma conscience ».

Des femmes voilées qui décident d’enlever leurs voiles au Maroc, j’en rencontre de plus en plus. Mais c’est la première fois qu’on accepte de m’en parler à cœur ouvert.

Ce dialogue représente trois entretiens avec Hanaa, Khaoula et Fatim-Zahra. Les trois femmes sont autonomes financièrement et n’habitent plus chez leurs parents.

Hanaa, 25 ans, diplômée en science.
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— Comment ta famille a t-elle réagi à ta décision?

— Mon beau-père, qui m’a élevé comme mon père, ne me parle plus. Ma mère essaye de me ramener sur le « droit chemin » et mon petit frère, lui, me demande ce qu’il va dire à ses amis. Quant à ma petite sœur, elle a une force de caractère que j’aurais aimé avoir il y a 12 ans. Elle ne l’a jamais porté »

— Si je comprends, tu as habitué ta famille à une autre image de toi. À leurs yeux tu n’es plus la sainte qu’ils croyaient?

— Exactement.  Il faut dire que j’ai grandi dans une petite ville où mes parents habitent toujours.  Dans cette ville la hchouma (un mot dont le sens varie entre pudeur et honte) détermine les comportements des filles.  Mes parents ne savent pas que la sainte qu’ils voyaient en moi a souffert pendant 12 ans. Qu’elle a joué la comédie, qu’elle a porté le voile surtout pour gagner leur satisfaction, leur bénédiction, leur fierté. Ils ignorent que la sainte a dû consulter un psy pour remettre de l’ordre dans sa tête. Sainte, je ne le suis plus, je ne l’ai jamais été.  Je ne suis pas pour autant devenue une fille facile. Je n’ai pas renié ma religion.  Je suis toujours une croyante pratiquante. Je sais maintenant que ma spiritualité et ma foi ne dépendent pas d’un voile. J’ai  appris  qu’un véritable respect de la femme n’a pas besoin de voile pour se manifester. Si certains hommes ne voient dans la femme qu’un objet sexuel, c’est leur problème. Pas le mien.

— En quoi la psychanalyse t’a aidé à mettre de l’ordre dans ta tête?

— En fait, moi, je suis une scientifique. J’ai appris par mes études que la science obéit à la cohérence.  Toute ma souffrance découlait d’un manque flagrant de cohérence. Je portais le voile, mais pas à la plage. Pas dans les mariages.  Je portais le voile, mais souvent avec un pantalon de jeans juste assez sexy à mon goût.  Je voilais ma tête et je dévoilais le reste, en quelque sorte.  Parfois, la culpabilité me rongeait quand ma féminité, ma beauté, réclamait son droit à l’existence, y compris dans le regard discret d’un homme. Dans les dernières années, mon voile ne cachait que la moitié de mes cheveux.  Parfois, je l’enlevais carrément au milieu de la rue quand il faisait trop chaud ou simplement parce que j’avais envie de me sentir aussi belle que la fille sans voile qui vient de passer à côté de moi. Devant mon incohérence, imagine la réaction de mes collègues, de mes voisins. Ils me trouvaient bizarre et ils avaient raison. Il fallait retrouver la cohérence à tout prix et la psychanalyse m’a aidé. Par la psychanalyse, j’ai appris que ce n’est pas saint pour l’esprit de faire une chose et son contraire. Mes séances chez le psy m’ont aidé à retrouver une intégrité intellectuelle que j’avais complètement perdue.

— Quel regard tu portes sur les autres femmes qui  portent le voile islamique?

— J’ai pris la décision d’enlever mon voile. Au nom de la même liberté, je ne peux pas et je ne veux pas les juger. Elles sont libres.

— Tu ne crois pas que le port du voile est souvent le résultat d’une pression sociale et familiale? Tu l’as dit toi-même, tu es un exemple.

— C’est vrai. En portant le voile, j’ai cru que c’était ma décision propre. En l’enlevant, j’ai pris conscience, avec les réactions de ma famille en particulier, qu’en réalité j’étais soumise à une pression sournoise et indirecte. Le jour où j’ai commencé à le porter, je me rappelle bien, mon beau-père m’a félicité. Ma mère était joyeuse.  Dans la rue, je sentais la bénédiction des regards. Un jour, j’ai eu marre de faire plaisir à tout le monde sauf à moi. Dans ma longue réflexion, je suis arrivée à la conclusion que je n’étais pas la seule à souffrir d’un manque de cohérence. Je peux faire une liste de toutes les raisons qui poussent les filles à porter le voile sauf celle dictée par la religion.  Ceci dit, la décision finale, pour enlever le voile ou le garder, seule la femme concernée doit la prendre.

— Évidemment, mais toi-même tu as fait un appel à l’aide.

— On ne se libère pas du voile du jour au lendemain. Mon appel à l’aide fait partie d’un processus de délivrance que j’ai déclenché moi-même. Derrière mon voile, il y avait d’autres souffrances dont j’ignorais les causes. Il me fallait trouver une oreille attentive pour m’écouter sans porter de jugements. Dans mon cas  le psy a joué ce rôle. Mais je ne dirais jamais que toutes les femmes voilées devraient consulter.

— Si tu avais un souhait pour elles ?

— Je souhaite à toutes les femmes, qu’elles soient musulmanes ou pas, qu’elles soient voilées ou pas, de chercher leur bien-être d’abord en elles-mêmes. Pas dans le regard des autres. Je leur souhaite tout le bonheur du monde.

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Khaoula, 29 ans, diplômée en philosophie.
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— Qu’il a été l’élément déclencheur derrière ta décision de ne plus porter le voile?

— Je l’ai porté pendant cinq ans. Un jour je me suis vue dans une vitrine juste en face d’un arrêt de bus. Nous étions plusieurs femmes à attendre, toutes voilées. Tout d’un coup, dans cette vitrine, mon voile m’est apparu comme un uniforme. À côté de ces femmes, j’ai eu l’impression d’être au service d’une mission dont j’ignorais le sens et l’origine.  À travers cette vitre, je me suis amusé à imaginer ce bus comme un convoi de femmes jihadistes qui allaient accomplir une mission secrète.  J’ai arrêté de m’amuser quand une part de la réalité a rattrapé mon imagination. En montant dans le bus, j’ai découvert un chauffeur avec une barbe longue et une tête rasée, signes de sa tendance salafiste.  J’ai pris ma place dans le bus et aussitôt, sans trop réfléchir, j’ai retiré le voile devant toutes les autres femmes.  Je te laisse imaginer leurs réactions.

— Comment ont-elles réagi?

— Comme on réagirait à un soldat qui a déserté. Soudain je ne faisais plus partie de leur mission.  Quand j’ai retiré mon voile, je ne savais pas encore que c’était pour la vie.  Une des femmes a osé me lancer droit aux yeux une phrase qui m’a été salutaire « Tu n’as pas honte? ».  J’ai gardé le silence. Au fond de moi, non seulement, je ne sentais aucune honte. Je me suis sentie soudainement légère.

— Tu sembles très indépendante d’esprit.  Pourquoi avoir ressenti le besoin de porter un signe religieux?

— Mon indépendance d’esprit n’exclut pas la conscience de ma fragilité. Je revendique toujours mon besoin de spiritualité. En portant le voile, j’ai cru donner à ma spiritualité un signe de force. Je me suis simplement trompée de moyen.  J’ai suivi une vague. J’ai dû être assez vulnérable, pour ne pas dire aveugle, pour ne pas voir que derrière la vague il y avait un tsunami.

— Explique-toi!

— En fait, j’ai fait les choses un peu à l’envers. C’est seulement après avoir enlevé mon voile que j’ai entamé une réflexion profonde sur le phénomène.  Une réflexion qui dépasse ma petite personne.  J’ai commencé par me poser une question simple, mais fort importante.

— Laquelle?

— Pourquoi le voile islamique dans sa forme actuelle n’existait-il pas du tout au Maroc il y a 35 ans? On ne peut pas dire que les Marocaines de l’époque étaient moins bonnes musulmanes que celles d’aujourd’hui.  Que s’est-il passé dans le monde pour que le voile devienne une obligation religieuse au Maroc presque du jour au lendemain? Je sais que le Coran fait allusion au voile. Mais pourquoi en ce moment précis de l’histoire, le port du voile islamique est devenu pour beaucoup de femmes, dites modernes, aussi important que les cinq obligations de l’islam? Avec toutes ces questions, je suis arrivée à des hypothèses.

— Laquelle te paraît la plus importante?

— À mon avis, l’apparition du voile correspond à une période de grandes questions identitaires.  Dans le monde musulman, ces questions ont été récupérées par deux idéologies politiques qui se cachent derrière des prétentions religieuses.  Autant du côté des salafistes sunnites que du côté des chiites en Iran, on s’est servi du Coran à des fins politiques. Les femmes sont devenues la chair à canon de leurs idéologies.  Comme d’habitude, ce sont elles qui payent le prix des conflits entre hommes assoiffés de pouvoir.

— Qu’est-ce que tu veux dire par « grandes questions identitaires »?

— Après les indépendances, les pays musulmans devaient choisir entre plusieurs options pour poursuivre leur libération. Ils ont été brutalement empêchés de les atteindre. L’Iran en est un exemple flagrant. Dans ce pays, l’occident a tout fait pour bloquer le mouvement d’émancipation et de démocratisation. Aux yeux des Iraniens, l’occident est devenu synonyme de mal et l’Amérique, celui du diable. Il fallait s’en débarrasser et puis s’en démarquer. Les politiques se sont servi de la religion pour justifier leur rejet de l’occident. Le port du voile n’est qu’un marqueur parmi d’autres pour afficher sa différence. Là encore, les femmes ont payé le prix.  De plus en plus de femmes en Iran osent braver les interdits en faisant tomber leurs voiles.  Je m’identifie à elles. Ne pas porter le voile, c’est aussi un message de solidarité envers toutes celles qui sont obligées de le porter.

— Je trouve étrange qu’avec une telle conscience politique, tu aies tardé à identifier la dimension politique et identitaire du voile.

— Comme je t’ai dit, j’ai vécu dans une période de ma vie un vide spirituel. En tant que croyante, je le suis toujours, je me suis laissée porter par une vague.  Un jour ou l’autre, je devais découvrir le tsunami derrière.

— Trouves-tu que les femmes voilées manquent de conscience politique?

— Je ne connais pas toutes les femmes voilées. Je ne veux pas présumer de leurs consciences. D’ailleurs, je crois beaucoup à la liberté de conscience. Je n’ai pas de leçons à leur donner. Cependant, j’ai une conviction. Une femme musulmane qui découvre la dimension politique de son voile ne pourra plus le voir de la même façon. Qu’elle le garde ou l’enlève, elle ne verra plus les autres femmes voilées de la même façon.

— Comme tu sais, au-delà de son aspect religieux ou politique, pour beaucoup d’hommes musulmans, le voile est devenu une norme de droiture. Au moment de se marier, des hommes se disent « Je ne prendrai pas de chance, ma femme sera voilée ».  En tant que femme marocaine, comment tu fais face à cette mentalité?

— Le voile est devenu un symbole d’hypocrisie. Certains hommes s’en foutent que leurs femmes le portent par conviction ou pas, du moment que cela leur donne une image de respectabilité.  Je ne te parle pas des femmes qui le portent uniquement pour cacher leur métier de prostituées. Je ne les condamne pas. Je condamne le contexte sociopolitique qui les oblige à cette hypocrisie.  Le voile islamique au Maroc est devenu une pièce à conviction, l’objet déposé au greffe du tribunal de l’opinion. Depuis que je marche sans voile, j’ai pris conscience à quel point une femme libre, au Maroc, fait peur aux hommes. À quel point elle les déstabilise.  Heureusement pas tous, sinon j’aurais quitté le pays.

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Fatim-Zahra, 31 ans, diplômée en comptabilité.
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— Tu as porté le voile pendant 15 ans. Depuis 5 ans, à temps partiel. Ça fait seulement quelques semaines que le voile ne fait plus partie de ta vie. Comment tu te sens?

— Je ne sais pas comment les autres femmes qui enlèvent leurs voiles se sentent. Moi, je me sens comme une reine et j’en profite pour dire merci à la princesse Lalla Salma, la femme de notre roi. Elle m’a apporté un secours inestimable.

— Raconte!

— Ça fait 15 ans que je le porte, mais depuis au moins cinq ans, je ne le porte plus vraiment. À mon petit village, je le porte. En ville où je travaille et où j’habite depuis 5 ans, je ne le porte pas. Il était impossible de m’imaginer rentrer la fin de semaine au village sans le voile. J’appréhendais trop la réaction de ma famille.  Comment allait-elle supporter les mauvaises rumeurs?

— Quand la princesse Selma est-elle arrivée dans l’histoire?

— Un soir, je regardais la télé avec mes parents. Aux nouvelles, on parlait d’une visite de Lalla Selma au Qatar.  Elle a été reçue par Chaikha Mouzah (la mère du roi du Qatar). Tout le monde a bien remarqué le petit détail qui distingue les deux princesses. La nôtre ne porte pas le voile. La leur le porte. Mes parents ne cachaient pas leur fierté.  Lalla Selma faisait briller l’étoile du Maroc. Et c’est ma mère qui a lancé la phrase magique « Quelle beauté, quelle élégance et quel courage! ». À partir de cet instant, j’ai décidé que moi aussi j’allais être courageuse. Princesse, je l’ai toujours été aux yeux de mon père. La semaine d’après, je suis rentrée au village sans voile. J’avais en main le portrait de Lalla Selma que j’ai accroché au milieu du salon.

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À Rabat, trois femmes musulmanes ont décidé d’enlever leurs voiles : Hanaa, Khaoula et Fatim-Zahra. Pendant ce temps, à Montréal, le Centre Communautaire Musulman de Montréal (de tendance chiite), continue à organiser annuellement la cérémonie du voile pour des fillettes âgées de 9 à 10 ans.  La dernière cérémonie a eu lieu le 16 avril dernier.

J’ai envoyé à Khaoula le lien vidéo de la cérémonie.

Sa réaction :

« J’ai envie de pleurer. J’appréhende déjà le doute et la culpabilité que ces fillettes vivront quand elles seront vraiment adultes. Quand elles prendront conscience de leur identité de femmes.  Elles souffriront sous le poids des jugements qu’on portera sur elles et les jugements qu’elles porteront elles-mêmes sur celles qui ne portent pas le hijab.  À qui profite cette division qu’on sème entre femmes?  Cette cérémonie n’est inscrite dans aucune tradition, dans aucune obligation religieuse. Les responsables de cette cérémonie ne peuvent plaider la liberté de conscience. Le gouvernement canadien, par contre, peut plaider l’assistance à des enfants en danger ».

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