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Il y a 30 ans, j’ai exposé Palestina!

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Dans mes études en cinéma à l’Université de Montréal, les arts plastiques ont occupé une grande partie. En tant que peintre débutant, c’était toute une chance pour moi d’exposer mes travaux à l’École des Hautes Études Commerciales.

À l’époque, la galerie du HEC se situait dans le hall qui reliait le pavillon Jean Brillant de l’Université de Montréal à la prestigieuse école du commerce. Par jour, quelques 2000 étudiants et professeurs passaient par là.

Le 1er octobre 1986, Palestina devait durer un mois. Il a finalement duré à peine 24 heures.

J’avais jugé pertinent qu’une exposition en hommage à la Palestine, dans le contexte d’une année Internationale de la Paix, soit accompagnée d’une dédicace à la mémoire des victimes de la guerre au Moyen-Orient.

Convaincu de vivre dans un pays libre, avec un droit citoyen à la liberté d’expression, j’étais loin de m’attendre qu’un petit mot allait provoquer la censure et le scandale:

«  Je dédie ces travaux:

  • Aux victimes de la guerre au Moyen-Orient.
  • Aux victimes du massacre de Sabra et Shatilla.
  • Aux Palestiniens privés de leurs terres et qui n’ont qu’un seul but: Que soient rétablis leurs droits avec l’appui de la communauté internationale. C’est à dire: Moi, TOI et L’AUTRE »
  • Et donc que renaisse une Palestine où coexistent pacifiquement, COMME JADIS, musulmans, juifs, chrétiens et druzes.
  • 1986, n’aura été l’année internationale de la Paix que si, MOI, TOI et L’AUTRE, remettons en question notre complicité tacite avec des systèmes impérialistes et racistes comme le sionisme ».

Parmi les 2000 témoins de Palestina, en ce jour du 2 octobre 1986, cette dernière phrase a fait l’effet d’une bombe auprès d’une seule personne. Aussitôt après en avoir pris connaissance, un professeur du HEC s’est fait un devoir, de rédiger une lettre à l’attention de la direction du HEC.

Le professeur trouvait « intéressante la calligraphie arabe sur le thème de la Palestine », mais la source de son indignation était la petite phrase qui choque « Hélas, la dédicace de Mr M. Lotfi finit par… ». Plus loin, le prof n’a pu s’empêcher d’ajouter « En ce qui est de racisme et d’impérialisme, les arabes n’ont pas de leçons à nous faire, ni à nous, ni à Israël » et pour conclure sa lettre, le prof écrit « le responsable du texte de dédicace a, selon moi, manqué de jugement ».

À mon humble avis, celui qui a manqué de jugement, c’est Monsieur Jean-Denis Duquette, alors secrétaire général du HEC qui exécuta sur le champs le message à peine voilé de cette lettre. Il a quand-même pris la peine de m’appeler en personne me demandant très gentiment de venir récupérer mes 45 tableaux.

Je ne vous raconte pas les détails de notre conversation téléphonique, ni ceux de la rencontre que j’ai eu avec lui le lendemain.

Au terme d’une petite réunion avec Mr Duquette, j’ai lancé en quittant son bureau « Je connais bien le chemin… de la Commission des droits de la Personne ».

Je ne vous raconte pas non plus les quatre heures de la comparution, tenue quelques mois plus tard, devant l’avocat de la Commission des droits de la Personne, Maitre Claude Trudel. Devant moi, il y avait deux avocats qui défendaient les intérêts du HEC. J’étais seul pour défendre le droit à la dignité humaine.

Je vous raconte encore moins les détails de ce face-à-face que j’ai eu avec ce professeur d’origine belge d’allégeance franchement sioniste, rédacteur d’une lettre demandant la censure de Palestina. Son ton me donnait l’impression qu’il était investi d’un pouvoir plus grand que celui du Secrétaire général du HEC.

En attendant le film surréaliste, inspiré de ce face-à-face, voici la bande-annonce:

« La phrase qui vous a choqué, Monsieur le professeur d’économie politique, n’est qu’un rappel de ce qui avait été décidé par l’ONU dans sa résolution 3379  par 72 pays membres le 10 novembre 1975 ».

Sans m’y attendre, je me suis trouvé durant cette comparution en train de donner un cours magistrale sur le sionisme. J’ai appris à cet enseignant de l’illustre école, ce qu’apparemment il ignorait totalement. De son propre aveu, il ne savait pas que l’ONU avait considéré, dans le cadre d’une résolution, que « le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale ».

« Pour votre culture politique sachez, Monsieur, qu’en 1975, les ministres des affaires étrangères des pays non-alignés, lors d’une Conférence tenue à Lima, avaient très sévèrement condamné le sionisme comme une menace pour la paix et la sécurité du monde. Ces ministres avaient appelé tous les pays de s’opposer à cette idéologie raciste et impérialiste ».

Le professeur ne prenait pas de note. Il me fixait avec des regards troublés. Il ne s’attendait pas à être confus devant mes enseignements.

La petite affiche qui contenait ma dédicace avait été conçue par les services de communication du HEC sous la direction d’une femme responsable de la galerie. Elle aussi, avait comparu à la barre de la Commission pour déclarer solennellement qu’elle ignorait le contenu de ma dédicace. Un mensonge devant lequel j’avais décidé de ne pas réagir. Le peintre débutant que j’étais se sentait redevable à cette femme.

En réalité, les responsables de la galerie n’avaient aucunement conscience de la portée politique de Palestina. Ma demande d’exposition avait été acceptée sur un motif, celui d’illustrer joliment une Année Internationale de la Paix par une exposition qui invite musulmans, juifs et chrétiens à faire la Paix en Palestine.

De ma part, je considérais la paix plus qu’un slogan, mais une responsabilité qui exige de nommer et de dénoncer les idéologies meutrières tel que le sionisme.

Convoqué à la barre, le secrétaire général du HEC, avait déclaré que son établissement ne pouvait se mêler de politique en donnant une tribune à un peintre aussi engagé « Nous ne sommes jamais mis le nez dans la politique.. ». Je me suis contenté de lui demander si en censurant mes tableaux, il ne prenait pas une autre position politique?

Pour les administrateurs du HEC, il y avait plus important que la paix en Palestine, une campagne de financement que la prestgieuse école tenait à la même période. Son secrétaire général avait reconnu lors de son passage à la Commission qu’il y avait un lien entre cette campagne de financement et sa décision de mettre fin à Palestina.

Parmi les dons, certains étaient de sources sionistes, mais apparemment, cela,  pour le Sécrétaire général du HEC, ne représentait pas une position politique!

Parmi les donateur importants du HEC figurent la Fondation Bronfman dont le fondateur Samuel Bronfman ainsi que son fils Edgar étaient connus pour leur oeuvres philanthropiques communautaristes et leur militantisme sioniste. Les Bronfman, père et fils avaient présidé le Congrès juif mondial dont on connait le rôle important pour la promotion du sionisme. Le professeur d’économie politique derrière la censure de Palestina n’était, en fait, qu’une des voix anonymes du sionisme au HEC.

En septembre 1988, à ma grande déception, la Commission des droits de la Personne du Québec a jugé que ma plainte contre le HEC était non fondée. Mon droit à la liberté d’expression en tant qu’artiste, comptait moins que celui de la prestigieuse école à rompre un contrat. La Commission a réduit ma cause à une affaire de commerce!

Cette décision avait été fondée sur une opinion juridique que la Commission avait d’abord refusé de dévoiler. J’ai fais appel au service d’un avocat qui a réussi à l’obtenir auprès de la Commission d’accès à l’information.

J’ai confié par la suite cette charabia juridique entre les mains d’un autre avocat afin d’entamer une poursuite contre le HEC au civile. J’étais averti que la saga judiciaire allait prendre encore quelques années avec un dénouement incertain.

L’affaire a fait couler beaucoup d’encre. Un grand et large soutien avait été accordé à la cause. Pauline Julien, Gérald Godin, Michel Chartrand, Armand Vaillancourt, Gaston Miron, Richard Desjardins, Gilbert Langevin, Louise Harel et même le Dr Camille Laurin, père de la loi 101 ainsi que d’autres personnalités publiques ont signé une pétition pour « dénoncer la censure inacceptable des autorités de l’École des Hautes Études Commerciales ». (Publié au Devoir publiée au Devoir le 23 novembre 1986).

La ligue des droits et libertés, plusieurs syndicats, des membres de communautés arabes et des organismes de solidarités ont été les premiers à apporter leur soutien.

Le résultat d’une telle mobilisation a donné à Palestina une autre vie. Aussitôt après le HEC, mes tableaux ont été exposés à l’Université de Montréal, puis à l’UQAM et dans plusieurs d’autres galeries, notamment à la Caisse populaire de Radio Canada. En voulant mettre fin à Palestina, les autorités du HEC lui ont donné un souffle et un sens.

La première Intifada a été déclenchée en fin 1987. Elle a duré deux ans. Mes peintures ont accompagné l’élan d’un soulèvement mené par des gamins. Armés de leurs pièrres, les enfants palestiniens ripostaient aux fusils et aux tanques de l’armée israélienne.

J’ai alors remplacé la toile et le papier par des pierres et des roches sur lesquels je gravais des poèmes québécois. Sur les mots de Gaston Miron et Gilbert Langevin Palestina est devenue Intifada.

Le jour, j’ouvrais une exposition consacrée à l’Intifada et le soir, je consacrais une émission radiophonique spéciale sur le même thème, en direct de Radio Centre-ville ou de CIBL.

Cette même année de 1987, le destin a voulu que ma maison et mon atelier passent au feu. J’ai poursuivi mon travail de peintre en faisant du feu et de la fumée une technique nouvelle pour concilier le réél et l’espoir.

1986 – 1992, c’était la période de tous les espoirs pour la cause palestinienne.

En 1992 les Accords d’Oslo devaient en principe résoudre le conflit israélo-palestinien. Un an auparavant, la fameuse résolution 3379 sur le sionisme avait été révoquée par la résolution 46/86.

Cinq ans après le décrochage de Palestina, j’ai décidé de mettre fin aux poursuites judiciaires. J’ai réalisé simplement que j’avais gagné l’essentiel. Contribuer modestement à faire parler d’une noble cause en mobilisant les solidarités.

Malgrès les grands obstacles, malgré la sauvagerie du régime sioniste à l’égard des populations palestiniennes, malgré la baisse d’intérêt à cette cause chez les intélectuels et les artistes québécois, mes espoirs sont restés intacts pour la cause de la paix en Palestine.

Tant que la Plestine n’est pas un pays libre, reconnu officiellement par le concert des nations et tant que les palestiniens de la Ci-Jordanie et de Gaza vivent sous le joug du sionisme, je ne changerais pas un mot de ma dédicace écrite il y a 30 ans.

Au début des années 90, une autre cause m’attendait aux portes d’une prison. Ma carrière de peintre s’est arrêtée à ma première rencontre avec les Souverains anonymes.

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