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Merci Monsieur Milot!
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Merci Monsieur Milot!

À mon premier cours sur l’islam que j’ai reçu au Québec, j’ai scandé à l’entrée de la classe, banderole à la main « J’exige un prof musulman pour m’enseigner l’islam »!

Trêve de plaisanterie!

Dans ce débat confus sur l’appropriation culturelle, j’ai envie plutôt de rendre hommage à une personne pour m’avoir beaucoup appris.

Professeur au département de théologie à l’Université de Montréal, Jean-René Milot était jusqu’à sa retraite en 1996, le spécialiste d’une religion. De 1997 à aujourd’hui, il continue à enseigner plusieurs matières liées à l’islam à l’UQAM, en tant que professeur associé au département de Sciences des religions.

En 1984, pour compléter mon bac en cinéma et en arts plastiques, je devais choisir deux cours optionnels.  J’ai opté pour un cours sur la musique du monde et l’autre sur l’islam. Qu’est-ce qu’un québécois de confession chrétienne pourrait m’apprendre sur ma religion ?  Sur la base de cette curiosité, je me suis inscrit au cours.

À 24 ans, je me prenais pour un bon connaisseur de l’islam. J’ai toujours obtenu des bonnes notes dans mes cours primaires et secondaires d’éducation islamique.  À l’université Mohammed V à Rabat, dans mes cours de philosophie, la pensée islamique occupait une grande place.

Arrivé au premier cours de Monsieur Milot, j’étais beaucoup moins curieux de ce que j’allais apprendre de nouveau sur l’islam que de la manière qu’un professeur non musulman allait parler d’une religion étrangère à lui.  Autant dire que j’étais dans un esprit plus inspecteur qu’étudiant. Mais cela n’a pas duré longtemps.

Je me rappelle bien que déjà à la fin de ce premier cours, j’en suis sorti un peu désorienté.  En regardant le plan du cours sur le tableau, j’ai pris conscience que j’en avais encore beaucoup à apprendre. L’inspecteur en moi s’est vite effacé.

J’étais le seul musulman dans la classe de Monsieur Milot. Mais j’étais loin d’être le plus brillant.  Ce n’est pas moi qui obtenais les meilleures notes. Certains étudiants de cette classe, sans être convertis à l’islam, pouvaient parler de ma religion, de son histoire, de ses branches et de son évolution avec une passion et un intérêt que je n’avais jusqu’alors jamais remarqué chez un nom musulman.  Je répète, ces étudiants et leur professeur n’étaient nullement convertis à l’islam.

Imaginez si je devais crier à l’appropriation culturelle devant un professeur qui en savait bien plus que moi sur l’islam!  Si je devais suivre la même logique qui a guidé les opposants de Slav et Kanata, comment devais-je réagir au cours de Monsieur Milot ?

En tant qu’occidental blanc, membre de l’empire nord-américain qui domine le monde depuis cinq siècles, au nom de quelle légitimité Monsieur Milot, appartenant à une civilisation de vainqueurs, pouvait enseigner une religion appartenant à une civilisation de vaincus ?  Une religion qui, après la révolution islamique en Iran de 1979, faisait de nouveau objet des amalgames en occident.

Pour aller au bout de la même logique, devais-je porter une banderole avec un Slogan « J’exige un prof musulman pour mieux représenter l’islam » ?

Jadis, dans le contexte des colonisations, étudier les peuples autochtones et leurs religions n’échappaient pas à certaines idéologies racistes. Nombre d’orientalistes se sont donnés à ce jeu pour servir le pouvoir occupant. Dans son livre Orientalism publié en 1978, le palestinien Edward Said questionnait l’objectivité d’écrivains et professeurs occidentaux dans leur façon de représenter l’orient même des années après les indépendances.  C’est donc avec cette méfiance là que je me suis présenté au premier cours de Monsieur Milot.  Mon sentiment n’a pas tardé à disparaître.

Après avoir obtenu son bac en théologie en 1962, Jean-René Milot a fait un voyage d’étude au Pakistan oriental (L’actuelle Bangladesh).  Il en est revenu avec un bagage de connaissances et d’expérience et en parlant le bengalis.  En 1970, il a obtenu sa maitrise en études islamiques de l’Université McGill avant d’avoir son doctorat en 1978.  Il est aussi titulaire d’une maitrise en droit.  Jean-René Milot est l’auteur de plusieurs livres sur l’islam dont le dernier publié en 2009, Égalité hommes et femmes dans le Coran : L’interprétation audacieuse de Mahmoud Mohamed Taha.

C’est au cours de Monsieur Milot que j’ai entendu la première fois le nom de ce grand réformiste de l’islam.  Soudanais et fondateur des Frères républicains, condamné à mort en 1985 pour ses idées révolutionnaires qui vont à l’encontre d’un islam fondamentaliste, Mahmoud Mohamed Taha est aujourd’hui ignoré dans la plus part des pays musulmans. C’est grâce à un professeur québécois que j’ai pu le découvrir et l’apprécier.

Parfois, je me demandais quand-même si Monsieur Milot n’était pas un converti discret à l’islam ou peut-être marié à une musulmane. Rien de tout cela.  Monsieur Milot se disait chrétien, c’est à dire d’aucune attache catholique ou protestante.  Les chrétiens ont pour devise « Aimez-vous les uns les autres », un principe humaniste qui unit les humains autours de valeurs universelles.  Cela n’est peut-être pas étranger à l’intérêt et l’ouverture de Monsieur Milot à une religion qui n’est pas la sienne.

L’objectif du cours de Jean-René Milot n’était pas de faire aimer l’islam ou de promouvoir sa doctrine. Mais d’en faire comprendre et enseigner toute la complexité. À lire n’importe lequel de ses articles, on apprend des détails et des nuances que beaucoup de musulmans ignorent eux-mêmes, notamment sur la polygamie ou sur l’héritage.

Enseigner l’islam sans être musulman conférait à notre professeur une distance.  Celle qui faisait défaut à mes professeurs musulmans, parce que leur appartenance religieuse leur dictait naturellement une sorte de partisanerie. Ils éduquaient l’islam, moi je voulais l’étudier.

Je dois à Monsieur Milot d’avoir développé cette distance sur une religion dans la quelle j’ai grandi. C’est ainsi que j’ai appris à mieux la connaître et l’aborder avec un regard critique.

Pour cela, je ne lui dirais jamais assez Merci.