BloguesMon père a plus de likes que le tien

Une longue histoire

C’est une longue histoire que j’ai l’impression d’avoir racontée trop souvent. Mais bon, qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour quelques likes!

Blague à part, si je vous raconte ici cette histoire, c’est que je sais qu’il y a des centaines de gars comme moi qui la vivent chaque année. Et là, au risque de me faire lancer des roches, bien qu’il y ait de nombreux groupes de discussion dédiés à ça, c’est un peu difficile de s’y retrouver lorsqu’on est un pauvre dude à qui il suffirait de dire que ça va finir par aller mieux un jour, ou une nuit.

Alors voilà.

J’ai 35 ans et je suis père d’un merveilleux bonhomme qui aura bientôt cinq ans. Mais il y a aussi Lucie et Éli, sauf qu’eux, ils vivent dans les étoiles.

Quand ma blonde m’a appris qu’elle était enceinte, on avait alors 28 ans et on était fous comme de la marde. Ça faisait un bon moment « qu’on ne faisait plus attention » et on avait accueilli la nouvelle avec beaucoup de joie.

On a donc respecté la bonne vieille tradition de ne pas en parler à personne pendant les trois premiers mois, car comme on dit, après trois mois, « le bébé est collé ».

Comme ma blonde avait régulièrement des saignements, elle devait souvent se présenter à l’hôpital. À chaque fois, on lui disait qu’elle ne devait pas s’en faire et que de toute façon, personne ne pouvait rien y faire. Alors on a fini par s’habituer à ce stress, du moins, à vivre avec.

On avait alors dépassé le cap de la mi-parcours et cette semaine-là, ma blonde avait décidé d’aller passer quelques jours chez ses parents pour qu’ils la dorlotent et qu’elle puisse reprendre du mieux. Et puis, le jour où elle devait partir, j’étais à mon boulot et voilà que mon beau-père est venu me chercher. Il m’avait dit un truc comme : « Julie a eu un problème et là, elle est à l’hôpital ».

Le problème, c’est qu’alors qu’elle était étendue sur le divan en attendant ses parents, elle avait perdu ses eaux.

À l’hôpital, on nous a donc expliqué qu’une espèce d’hématome avait provoqué une rupture et là, le bébé avait perdu une importante partie de son liquide amniotique. Nous écoutions le docteur, complètement stupéfaits, et nous tentions par tous les moyens de trouver un rayon d’espoir dans cette histoire débile. Or, bien que le docteur s’était permis d’émettre une hypothèse comme quoi la rupture pouvait éventuellement se réparer et ainsi permettre au liquide amniotique de se régénérer, il l’avait fait très prudemment. Peut-être avait-il même employé le terme « miracle » en parlant de cette éventualité, mais bon, quand bien même qu’il l’aurait fait, ça nous faisait quand même quelque chose à quoi s’accrocher.

Et puis deux jours plus tard, j’étais encore au travail et là, j’attendais impatiemment que Julie passe une échographie afin de savoir ce qu’il en advenait. Elle était censée me téléphoner. Mais le téléphone ne sonnait pas et chaque fois que je tentais de la rejoindre, personne ne me répondait.

J’ai immédiatement compris que ça chiait quand mon beau-père est arrivé pour venir me chercher à nouveau.

Je me souviens qu’on a roulé vers l’hôpital et qu’on n’a pas dit un mot. J’imagine que René ne voulait pas « mal » m’annoncer la nouvelle.

J’ai encore souvenir que lorsque je suis rentré dans la chambre d’hôpital, il y avait ce type installé à côté de Julie et elle semblait plutôt en paix. Même que pendant un instant, je me suis dit: « Ah ben crisse, elle a des bonnes nouvelles et elle voulait me l’annoncer en personne. »

Mais non.

Le type à côté d’elle, c’était le gars de la pastorale. Julie avait demandé de le rencontrer.

Et puis là, tout est allé très vite.

Julie m’a expliqué que les médecins ne pouvaient rien faire et que le bébé ne pourrait pas survivre. Pire encore, le fait qu’il n’ait plus de liquide amniotique mettait sa vie en danger. Il ne suffirait que d’une seule petite infection et tout pourrait se mettre à solidement merder. De ce fait, les médecins étaient dans l’obligation de la provoquer et comme les poumons de Lucie n’étaient pas encore suffisamment développés, elle décéderait dès qu’elle sortirait du ventre de sa mère.

Je me souviens que je n’ai pas pleuré quand Julie m’a expliqué ça calmement. Et c’est plutôt surprenant, car je pleure tout le temps. J’ai même déjà pleuré en regardant du coin de l’œil un épisode de Yamaska, c’est dire.

Toutefois, quand le gars de la pastorale m’a expliqué qu’à la demande de Julie, on ferait une petite cérémonie pour souligner le passage de notre enfant, c’est là que j’ai éclaté en sanglots. C’était soudainement si vrai. Et si effrayant.

Ce soir-là, Julie m’a demandé d’aller lui chercher un burger à la cafétéria de l’hôpital. On a jasé de tout et de rien, on a pleuré quelques fois, et on a tout fait pour ne pas penser à ce qui arriverait le lendemain matin.

Et puis hop, le lendemain, un médecin est venu, a fait une espèce de toucher pour provoquer Julie et il lui a administré un liquide qui accélérerait le processus.

Ici, tout est un peu confus, mais à un moment, on s’est retrouvé dans une salle d’accouchement, une infirmière est venue, une gynécologue est arrivée et le bébé est sorti dans un silence assourdissant. Crisse de métaphore clichée, j’en conviens.

On nous avait donné le choix de voir ou non le bébé, tout en nous conseillant quand même de le voir. « Quand ça sera fini, si vous regrettez de ne pas l’avoir vu, vous ne pourrez plus jamais revenir en arrière », que la gynécologue nous avait dit. Alors quand la gynécologue est allée derrière les rideaux avec le petit bébé pour prendre son poids, elle est venue me voir en me demandant si je désirais voir le bébé : « Tu devrais, elle est vraiment belle. »

Alors j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai répondu par l’affirmative.

J’ai bien fait. Elle était effectivement très belle. Même qu’elle était crissement belle.

Et puis ma blonde qui avait manifesté son désir de ne pas la voir a fini par changer son fusil d’épaule et elle est tombée instantanément en amour avec elle.

On a passé une ou deux heures avec elle, à la bercer, à lui donner des bisous et puis j’ai su qu’il était temps.

Je vais être franc avec vous, de toute ma vie, ce fut jusqu’ici sans aucun doute le moment le plus difficile. Je me souviens encore de Julie qui était dévastée et qui me demandait juste une autre petite minute. Je me souviens d’avoir poussé le petit chariot sur lequel Lucie était couchée. Je me souviens de chaque pas vers le bureau des infirmières. Je me souviens de la lourdeur. Câlisse.

Et puis comme la vie est drôlement bien foutue, même si nous n’avions pas abandonné l’idée d’avoir un autre bébé, vous devinerez qu’on n’avait plus ou moins le goût de se relancer dans cette aventure immédiatement. Mais bon, quelques mois plus tard, un bel accident a eu lieu et puis hop, bien que la grossesse n’ait pas été facile, Charlot est venu au monde.

Après l’accouchement, le gynécologue m’a expliqué que Julie avait perdu énormément de sang et qu’elle était passée à deux doigts d’y laisser sa vie. J’aimerais vous dire que j’ai tout vu ça, mais les infirmières sont plutôt habiles pour vous amener loin de la scène pour ne pas que vous deveniez le gars paniqué comme dans un mélodrame.

Alors quand le gynécologue m’a raconté tout ça, il a clairement dit à ma blonde de profiter de ce bel enfant et de ne plus jamais tenter d’en avoir d’autres

Mais une fois de plus, la vie nous réservait une magnifique surprise. Donc voilà qu’un an après que Charles soit né, un autre petit accident a fait en sorte que Julie est tombée à nouveau enceinte. On savait que la grossesse était risquée, mais on se disait que fuck, c’était pas un docteur qui déciderait à notre place. De plus, le gynécologue qui suivait maintenant Julie ne semblait vraiment pas stressé. Alors hop, on a plongé les yeux fermés dans cette aventure.

Au cours des premiers mois, c’était comme un rêve. Tout allait relativement bien. Et une fois qu’on a passé le cap des trois mois, on a fait la grande annonce à nos proches.

Ironiquement, c’est là que tout a commencé à chier.

À deux reprises, Julie a dû partir d’urgence à l’hôpital en ambulance, car elle avait des saignements soudains. Après la deuxième fois, un docteur a conseillé à Julie de rester couchée quelque temps. Bien que rien ne prouvait scientifiquement que cette méthode servait à quelque chose, on n’avait rien à perdre.

Et puis quelques jours après Noël, les saignements ont miraculeusement arrêté.

Mais le 9 janvier, alors qu’on regardait Contagion de Steven Sodenbergh, Julie a commencé à avoir des contractions. On s’est donc informé sur Internet et comme Julie était à 25 semaines de grossesse, les infos qu’on avait trouvées racontaient que c’était le genre de truc sans conséquence qui pouvait arriver. Ça pouvait être un genre d’entraînement préparatoire de l’utérus. Un truc du genre en tout cas.

Or, plus les heures passaient et plus les contractions se rapprochaient. On a tenté de ne pas paniquer et finalement, en pleine nuit, on s’est rendu à l’hôpital.

Je crois qu’ils ont donné un truc à Julie dans l’espoir que ça calme son utérus et au petit matin, quand le gynécologue est arrivé, il a fait quelques examens pour enfin nous annoncer la nouvelle qu’il craignait devoir nous annoncer : il devrait provoquer Julie et notre bébé était à un stade trop jeune pour être rescapé.

Le pédiatre est ensuite venu nous voir et il nous a donné un choix : quand le bébé viendrait au monde, il administrerait un cocktail au bébé pour ne pas qu’il souffre et on le laisserait partir doucement, sinon on pouvait le transférer dans un hôpital à Québec ou Montréal et là, on tenterait le tout pour le tout pour le sauver. Toutefois, le pédiatre avait été très clair : les chances que le bébé s’en sorte étaient très minimes et même dans cette éventualité, le bébé risquerait d’être lourdement hypothéqué pour le restant de ses jours.

« J’ai vu des familles tenter le tout pour le tout et ça les a anéantis. Maintenant, oubliez ces histoires de miracles que vous voyez dans les téléthons, ce sont des cas extrêmement isolés. Et surtout, pensez à votre garçon qui est en vie. Ça le concerne aussi. »

Alors hop, on a choisi la première option à contrecœur.

Ici, vous avez le droit de me qualifier d’ésotérique, mais quand Éli est né, un trou dans les nuages a fait en sorte que le soleil a pointé directement vers la fenêtre de la chambre d’hôpital. Les docteurs m’ont donné le bébé et je l’ai tenu très fort dans mes bras. Julie elle, se battait encore une fois pour sa vie.

Pendant les 23 minutes où Éli a vécu, je n’ai pas arrêté de lui dire que je l’aimais. J’ai fait en sorte qu’il puisse profiter de tous les rayons de soleil. Et je lui répétais que je l’aimais. Et quand les nuages ont à nouveau caché le soleil, Éli ne respirait plus. Il aura passé toute sa courte vie dans le creux de mes bras.

Alors voilà, j’ai 35 ans. J’ai un merveilleux fils qui aura bientôt cinq ans.

Et j’ai deux autres enfants dans les étoiles.

Je vois leurs visages chaque jour dans celui de mon fils.

Et je les aimerai toute ma vie.