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BloguesMon père a plus de likes que le tien

Transmettre ses tatouages

Songez un instant si les tatouages se transmettaient à nos enfants comme la couleur de peau ou les grains de beauté. Le papillon sur la cheville de maman se métisserait avec le tribal sur l’avant-bras de papa pour former un hideux insecte aux ailes enchevêtrées sur la bedaine de bébé.

La plume sur l’omoplate de maman s’unirait à la tête de mort sertie de rose sur les pectoraux de papa et hop… on obtient un corbeau déposant des fleurs sur une pierre tombale, direct sur les foufounes de bambin.

Ce serait un peu moins drôle avec des tatouages de noms de gens, comme un «Stéphanie forever» qui se léguerait, indélébile, de père en fils. Ouch.

Pensez aux tatouages de proverbes aussi. Imaginez des parents qui essaient de viser juste pour avoir de quoi qui se tient sur la peau de leur enfant… « Hey chéri, tsé, ton “Carpe Diem” que t’as de tatoué dans le cou? Ben j’ai pas trop envie que notre enfant naisse avec ça, je trouve ça trop extrême de vivre tout le temps dans le moment présent. Faque j’ai un plan, je vais me faire tatouer la phrase de la fourmi qui n’est pas prêteuse “Vous chantiez? Dansez maintenant!” pis avec un peu de chance, notre bébé va naître avec un “Appliquez-vous à garder en toutes choses un juste milieu” de Confucius. »

Vous trouvez tout ceci farfelu? Au-delà du délire d’imaginer un nouveau-né tatoué sortir du ventre de sa mère, j’y vois une métaphore des valeurs et expériences de vie que chacun des parents enseigne à son enfant. Il est vrai que certains tatouages ne sont qu’esthétiques, mais parfois ils débordent de significations, soulignant des traits de notre personnalité ou symbolisant des blessures, des passages et parfois des traumatismes.

Comment raconter et transmettre des tranches de vécu parfois lourd à son enfant sans pour autant remplir son sac d’école de roches? Arriver à un pupitre l’échine pliée, avoir le sentiment d’être né pour un petit pain, être déjà dépassé avant d’avoir commencé la course…

Mon garçon a neuf mois. Sa personnalité se façonne tranquillement et il commence à imiter. C’est amusant de se reconnaître en lui. Mais c’est la part d’unique que je tente de saisir et qui me fascinera tout au long de sa vie. Je me dis que c’est inévitable : il aura ses combats et ses tourments, alors rien ne sert de l’affliger avec les miens pour lui faire des jambettes sur son propre champ de bataille. Je ne peux lui enseigner la vie à travers des frustrations personnelles, ce serait comme l’encombrer de vieux bibelots inutiles et laids.

L’enfant est porteur de renouveau et rappelle à son père que le temps file et pèse sur son corps, tirant sa peau vers le sol, mais d’un autre côté, il le force à s’alléger, à dépouiller son placard de ses vieux fantômes, de son gardage intérieur et refoulé. C’est un ménage constant de l’esprit qu’on doit effectuer quand on est parent. Qu’est-ce que je lègue? Qu’est-ce que je jette? Comment me transformer pour être un meilleur modèle, tout en acceptant ma part d’imperfection humaine?

Parce que oui, c’est très propret à l’écrit tout ça, mais en pratique, au quotidien, c’est impossible. Même les parents les plus précautionneux et attentionnés transmettent leurs fixations, leurs travers, consciemment ou non, trébuchent, et projettent une part de leur colère sur leur progéniture. Et c’est aux enfants que revient la tâche d’en prendre conscience une fois adulte, de faire un tri dans ce qu’ils ont hérité comme traits et de forger leur personnalité en se délestant de ce qui ne leur convient pas.

J’entends parfois dire que certaines mères ressentent le besoin d’avoir des enfants pour remplir un vide dans leur vie, pour combler un besoin de sécurité, pour garder leur chum avec eux, parce que leurs amies en ont déjà, ou même naïvement, parce qu’un enfant « c’est cute ». Et pour certains pères, bien que les motivations soient plus floues, il s’agirait de s’assurer d’avoir une descendance. Dans tous les cas, naître en tant que possession. Mon père m’a dit très jeune que les enfants naissent libres, au grand dam de leurs parents. On ne naît évidemment pas autonomes, mais il existe certainement une force en nous qui nous pousse vers l’autodétermination et il n’y a aucun humain sain d’esprit qui souhaite appartenir corps et âme à une autre personne (sauf le temps d’un petit trip intime de menottes et de fouet évidemment).

Combien d’entre vous ont déjà poussé ce cri du cœur : je ne suis pas mon père! Je ne suis pas ma mère! Je ne suis pas celui qu’ils veulent que je sois! Je ne veux plus être le produit de leurs échecs!

Je chercherai tout au long de mon parcours de père le moyen d’éviter ce rejet de la part de mon fils. Mais c’est peine perdue, je ne sais ni quand ni comment, tout ce que je sais, c’est que c’est inéluctable : comme tous les autres pères, ça va se passer. Ah, ce ne sera peut-être pas la grosse révolte. Mais on a tous quelque chose de tatoué sur le cœur, une fatalité qu’on porte, une vérité qui nous paraît si évidente et primordiale, mais dont notre descendance n’a rien à branler. Et je n’ai pas encore la moindre idée de ce dont il s’agira dans notre cas! C’en est presque excitant à force d’y penser!

Alors d’ici là mon grand, ta mère et moi t’avons préparé au fil de nos discussions de beaux petits baluchons remplis de valeurs et d’adages philosophiques, on a emballé le tout avec amour et humour, et on t’enseignera fermement comment s’en servir, sans rien t’enfoncer dans le crâne. Sévères mais pas trop, l’équilibre en toutes choses. Surtout, tu gardes ce que tu veux, on s’attend à ce que tu foutes tout ça au bout de tes bras un jour, quitte à ce que tu retournes aller le chercher dans un élan de sagesse.

Écoute, je vais t’aimer même si tu te fais tatouer dans face.