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BloguesMon père a plus de likes que le tien

La bipolarité paternelle

Dois-je ajouter un enfant sur une planète déjà surpeuplée ? Tout un dilemme n’est-ce pas? Est-ce que la Terre a réellement besoin d’un enfant de plus? Je me suis sérieusement posé la question avant de tenter une percée ovarienne. La parentalité se conjugue avec une série de choix et d’obligations. Être papa, c’est marquer à l’encre indélébile le chemin du reste de sa vie. Ce long fleuve tranquille ne le sera plus jamais autant. Puis, il y a ce qu’on laisse de côté. Ce sentiment que son expérience de vie sera peut-être enrichie d’une famille, mais qu’on laissera une vie professionnelle ou sociale plus remplie de côté. Mon cœur de papa est bipolaire : il vacille entre l’enthousiasme de fonder une famille et la crainte de laisser un pan de ma vie sur la sellette.

Après deux enfants, ce qui me manque le plus? La liberté ressentie de la spontanéité. Les mots « carpe diem » sont maintenant réservés au visionnement du film La société des poètes disparus. Dans ma période dinks (double income no kids), pour embarquer dans un projet ou accepter une activité, il ne suffisait que de l’envie de le faire. Maintenant, j’ai besoin d’un agenda relié à Google Drive pour gérer ma vie. Les cases de disponibilité n’existent plus : tout est un coût de renonciation. En plus de tenter de maintenir le bateau de la réalité autrefois connu sous le nom de « vie de couple », j’ajoute un ou des électrons libres, mais non autonomes. L’enfant devient une série de tâches supplémentaires dans l’activité quotidienne : bains, couches, repas, histoires, jeux, activités, etc. Tout ce qui était autrefois tenu pour acquis et simple devient complexe.

À la sortie de l’hôpital, la première fois, j’ai eu un sentiment d’accomplissement ou d’émerveillement. Une fois dans la voiture, je me voyais tel un Leonardo DiCaprio sur la proue du Titanic.  L’insubmersible papa à la veille de frapper l’iceberg. Mon statut venait de passer de « couple » à « famille ». Pendant que je sortais tout heureux de l’hôpital, les autres n’en avaient rien à cirer. Pourtant, je me sentais quelqu’un, sans réelle raison. Malgré tout, j’avais un nouveau titre : « papa ».

Puis, la page Facebook des amis n’ayant pas (encore) d’enfants pullule de photos de voyages ou de sorties branchées. Pendant ce temps, je réalise que cette liberté ou l’insouciance de l’ancienne vie ne reviendra plus. Finies les folies, tout doit être planifié au quart de tour. Je suis maintenant responsable de quelqu’un d’autre et en tout temps. Un enfant affamé se moque bien d’une échéance fatidique au bureau. Le service de garde aussi. Ça y est, je suis devenu un homme rangé. Les projets futurs ne sont pas sur la glace, ils prennent juste plus de temps à s’accomplir. Avant d’être papa, je me sentais comme une machine. Un sentiment de pouvoir en faire toujours plus. Puis, un tube digestif d’un peu plus de 7 livres a mis les deux pieds sur le frein de mon existence. À partir de maintenant, tout se fera à son rythme. C’est à partir de ce moment que les mots « la trentaine, la bedaine, les morveux, l’hypothèque » des Cowboys fringants prennent tout leur sens lors des journées pluvieuses.

Aussi, viennent tous les discours de gratification des autres parents :

« Les enfants, c’est la richesse », dira le pauvre.

« Les enfants, c’est l’abnégation de soi », dira l’égoïste.

« Les enfants, c’est la seule raison de vivre », dira l’être sans passion.

« Les enfants, c’est l’émancipation d’un couple », dira le futur divorcé.

Les parents ne parlant que du bon côté sont-ils hypocrites ou inconscients? Est-ce une façon pour eux de se convaincre ou vivent-ils un bonheur parfait et permanent? Chacun vit sa parentalité à sa façon. Il n’y a pas de bien ou de mal, il n’y a qu’un état de fait.

Un jour, l’enfant apprend à dire « non ». La première fois, c’est presque comique. Par la suite, on réalise que « la game vient de changer » pour citer un personnage prévisible d’une mauvaise série. C’est le début du combat pour l’habillement, le dodo, les tâches ménagères, les études, etc. Ça ne dure qu’un temps, mais c’est suffisant pour mettre un catalyseur sur le doux feu de la sérénité.

Dans une société où tout se jette ou se retourne, faire un enfant demeure un geste permanent. Il ne vient pas avec une garantie de satisfaction 30 jours. On ne peut pas le retourner après l’avoir essayé durant une semaine, même si l’on a gardé l’étiquette. Peu importe ce que la vie nous réserve, on doit vivre avec ce choix. C’est permanent.

Quand on y pense sérieusement, se reproduire revient à jouer à la roulette russe. Sera-t-il normal? (Qu’est-ce que la normalité? Un autre débat). Sera-t-il en santé? La surprise peut être de taille. Faire un enfant, c’est un « hail mary » avec conséquences assurées.

Je n’ai pas toujours été très patient avec mes enfants. Quand le temps presse, ils me rappellent tout de même que tout se passera à leur rythme, peu importe mon stress. Être papa correspond à marquer un trait entre ce que l’on aurait été sans enfant et ce que l’on est une fois qu’ils existent. Une réalité n’est pas mieux que l’autre, elles sont juste différentes. Le Pierre-Yves avec enfant ne sera jamais comme le Pierre-Yves sans enfants.

Puis, un après-midi, j’arrive au service de garde et mon fils m’accueille comme si j’étais le centre de l’univers. Son empressement de quelques secondes change ma vie monotone en bonheur absolu. Fiston court en ma direction le sourire s’accrochant au lobe de chacune de ses oreilles et me dit : « papa, je t’aime ». Pour quelques secondes, le bonheur est parfait. Ses bras alentour de mon cou sont sincères : il m’aime et je suis son papa préféré (le seul, il faut le dire). Cela ne dure que quelques instants, mais ça achète la paix intérieure jusqu’au lendemain.