Lili Fatale
Musique

Lili Fatale

Deux gars et une fille forment la base d’un des groupes pop québécois les plus remarqués de la dernière année. Si l’on commence à savoir d’où ils viennent, on se demande encore jusqu’où ils iront…

Vu de l’extérieur, on pourrait facilement penser qu’il s’agit d’un groupe fabriqué sur mesure pour le marché de la musique pop d’aujourd’hui. Surtout qu’on n’avait jamais entendu parler de la formation Lili Fatale avant la parution de son premier album. Jamais ce groupe n’était monté sur une scène montréalaise avant la sortie de son compact pour le compte – pire! – d’une multinationale du disque, l’écrasante étiquette Sony Music.

Imaginez: alors que les filles triomphent depuis quelques années dans le merveilleux monde de la musique pop, Lili Fatale compte dans ses rangs Nathalie Courchesne, une chanteuse qui peut tellement facilement servir de modèle à plein de jeunes filles. Elle n’est pas matante ni poupée. Elle n’est ni superwoman ni complètement renfermée dans son univers. Elle pourrait aisément être la fille d’à côté, mais, en même temps, elle est beaucoup plus que ça. Et, de cet aspect, ça ne peut que s’améliorer avec le temps et l’expérience de scène.

De chaque côté de Nathalie, deux guitaristes (Richard Valmont Binette et Uranian Valceanu) qui partagent un atout essentiel pour avoir ne serait-ce qu’un peu de crédibilité: une longue expérience dans le circuit alternatif, ayant tous deux fait partie des Seven Deadly Sins. Richard est blond et a une baby face d’ange. Uranian (oui, oui, c’est son vrai nom…) a les cheveux noirs et le visage beaucoup plus dur. La meilleure agence de casting au monde n’aurait pu trouver mieux pour compléter le trio de base d’un groupe pop de la fin des années 90.

Pourtant, rien de tout cela n’est arrangé avec le gars des vues. Pourtant, Lili Fatale est un vrai groupe, constitué non pas en raison de l’apparence physique de ses membres, mais bien parce que les trois se connaissent et se fréquentent depuis plusieurs années. Et les grands penseurs en marketing machiavélique (comme on se plaît à imaginer les gens des multinationales comme Sony) n’ont rien, mais strictement rien à voir dans la formation de ce groupe. Il est arrivé tout cuit dans le bec de la compagnie japonaise. Sans même à avoir à passer des auditions! «En fait, Lili Fatale existe depuis janvier 94, explique Nathalie. Avec Richard, on a commencé à composer des chansons. Lorsqu’on en a eu trois ou quatre, on les a enregistrées pour demander une subvention. De ces premières pièces subsistent encore aujourd’hui La Mare aux oublis et Ange de ville.» «Le riff originel est resté, poursuit Richard. Mais les versions sont quand même bien différentes de ce qu’elles étaient alors.»

«On a essuyé un premier refus, suite à cette demande de subvention, enchaîne Nathalie. C’était très décourageant. Mais on a persévéré. Parce que, de toute façon, on s’était toujours dit que notre premier disque serait autoproduit. On n’avait jamais pensé pouvoir signer un contrat d’enregistrement, c’en était devenu une farce entre nous.»

«Je ne voulais pas répéter l’expérience des Sins, renchérit Richard. Je ne voulais pas jouer pendant huit ans dans les bars sans qu’il se passe quoi que ce soit. J’aimais mieux m’enfermer en studio, monter les démos, et oublier pour un moment tout l’aspect live. Il fallait prendre le temps de s’installer, de monter les chansons exactement comme on les voulait.»

Comme quoi, il n’y a vraiment pas de recette pour qu’un groupe marche ou pas. Comme quoi, il n’y a surtout pas de chemin obligatoire à suivre pour obtenir un contrat de disque ou de gérance. Et, comme dans les bonnes histoires, il s’agit, bêtement et simplement, d’être la bonne personne, au bon endroit, au bon moment. Une série de hasards entraînant les rencontres qui provoquent les coïncidences, qui font nécessairement avancer les choses.

A leurs risques…
Mais la chance n’est pas tout. Il faut aussi avoir les chansons. Et ça, quoi qu’on en dise, Lili Fatale les a. On n’a qu’à voir la réaction des gens face à Mimi, le premier extrait de leur premier album, ou à Feels, le deuxième extrait. Deux chansons efficaces au possible, qu’on fredonne même avec un certain plaisir. Qui ne s’est jamais fait prendre à chanter le fameux Let’s go, let’s go de Mimi? «Le fait d’écrire en français était surtout l’obsession de Nathalie et Richard, avoue Uranian. Ça faisait huit ans qu’on le faisait en anglais avec les Sins, et on s’est demandé pourquoi personne ne le faisait en français, avec le même esprit. Et il fallait l’essayer jusqu’au bout.»

Cela étant dit, il faut aussi faire la part des choses. Avec le genre de musique que le groupe produit, avec ses ambitions, avec le public visé, soyons clairs, Lili Fatale n’a pas vraiment de concurrence québécoise francophone. Dans ce domaine de musique pop contemporaine, le groupe est, à peu de choses près, fin seul.

Ce n’est donc pas avec Michel Rivard ou Richard Desjardins que le groupe doit compétitionner, mais bien avec Radiohead, Beck ou Massive Attack. Le public potentiel (parce qu’on en est encore là) de Lili Fatale est le même qui investit aussi dans Portishead, Björk ou Bashung. C’est donc à des productions étrangères, à gros budgets et de longue haleine, que doit se comparer le premier album d’un groupe qui a fort peu d’expérience de studio, et aucune sur scène.

Il ne faut cependant pas non plus être indulgent, simplement parce que c’est une production québécoise. Il ne faut pas avoir peur de poser des éléments de comparaison. Et en venir au fait: l’album de Lili Fatale n’est ni OK Computer, ni Mezzanine, ni Fantaisie militaire. L’album de Lili Fatale est plus que valable pour ce qu’il propose: un premier album d’un nouveau groupe qui présente un univers inédit. Comme, par exemple, Pablo Honey de Radiohead était un premier album extrêmement valable. Et personne ne pouvait, à l’époque, même supposer qu’il y avait un OK Computer qui sommeillait dans la tête de ce groupe.

Il faut peut-être aussi retourner aux origines de la chanteuse et auteure de tous les textes de l’album pour mieux comprendre ce qui s’y passe. Parce que derrière ce nom de groupe se cache peut-être une certaine vérité. Réécoutez Feels, par exemple, et vous y verrez une forme de fatalité. Réécoutez Le Reel de la pauvreté et vous y trouverez aussi une réelle fatalité. Même dans La Mare aux oublis, la fatalité est présente. «Pour moi, le personnage de Lili Fatale est une détective-meurtrière pas trop belle, qui chatouille ses adversaires jusqu’à ce qu’ils meurent d’une crise cardiaque. Il y a de ça, selon moi, dans les textes de Proche Chaos, de M. Carnivore.»

«Il y a, je crois, trois choses qui reviennent continuellement: des histoires d’amour complètement bizarroïdes, le temps et le pouvoir. J’ai peut-être quelque chose à exorciser par rapport à ces thèmes. Tu vois, moi, comme la plupart de mes amies de filles, je suis une petite fille de Montréal-Nord, qui vient d’une famille monoparentale, sur le bien-être, dans la grosse dèche. J’ai toujours vu ce côté de la médaille. Mes parents restaient dans une commune quand j’étais petite. Un jour, ma mère s’est réveillée, elle a laissé mon père et la commune. Ce qui fait que le lendemain de la veille a été long lorsqu’elle s’est aperçue qu’elle avait trois enfants sur les bras. Elle venait d’une famille pauvre, et, à cause de son trip des années 70, elle n’a jamais pu vraiment s’accomplir. C’est pourquoi l’accomplissement est une valeur hyper-importante pour moi.»

Voilà aussi probablement pourquoi Lili Fatale a accepté de faire une tournée québécoise sous le patronage de Solidarité Sida, histoire de poursuivre la sensibilisation face à ce fléau. Voilà probablement pourquoi Lili Fatale s’est également impliquée dans une chanson (en fait, c’est La Gamic qui a invité Lili Fatale, mais aussi quelques membres de Bran Van 3000) que l’on devrait entendre très bientôt pour nous sensibiliser à la violence, particulièrement celle faite aux femmes.

Et périls
Reportons-nous maintenant à il y a dix mois. L’album de Lili Fatale est en magasin depuis quelques semaines, et nous sommes tous inquiets de voir comment le groupe va se comporter sur scène. Finalement, on nous annonce que Lili Fatale fera la première partie du musicien-humoriste Sttellla, au Lion d’or, dans le sympathique cadre de Coup de cour francophone. Ruée médiatique intense. Mélange étrange de curiosité et de scepticisme.

Honnêtement, le show ne se déroule pas très bien. Remettons les choses en perspective: le groupe en était à ses tout débuts et n’était visiblement pas prêt à affronter la scène et les médias qui vont avec. L’album avait recueilli une presse quasi unanimement élogieuse; le concert a été tout aussi unanimement critiqué. «Il est arrivé exactement ce que je ne voulais pas qu’il arrive», dit aujourd’hui Nathalie, en riant. «C’était beaucoup de pression à assumer, surtout pour Nathalie, note Uranian. Mais pour Richard aussi, puisqu’il jouait de la batterie avec les Sins. Même si ça faisait quelques années qu’il jouait de la guitare, il n’avait pas d’expérience de scène avec cet instrument. J’avais un peu plus de chance, parce qu’avec les Sins, j’étais le chanteur. Donc, le trip de «j’ai trop peur, donc je cale une bouteille de Jack Daniel’s avant de monter sur scène», je l’avais déjà fait… Mais la pression était là aussi, parce que je jouais d’un nouvel instrument. Ajoute à ça l’attirail électronique…»
Sauf qu’il fallait, tôt ou tard, casser la glace. Aux risques et périls du groupe. Qui n’a pas tardé à réagir en changeant sa section rythmique. Peu de temps après, le trio original subit également une transformation: le bassiste-programmateur Martin Beaulieu ne prenant pas son pied sur scène, il est remplacé par le guitariste Uranian Valceanu, déjà très présent sur l’album et dans l’entourage immédiat du groupe. Transformation mineure, mais qui montre avec véhémence le profond désir du groupe de réussir sur scène.

Depuis ces difficiles débuts au Lion d’or, le band a fait quelques concerts à Montréal: lors de la finale de Cégep Rock au Club Soda, en doublé (et gratuitement en extérieur) avec les Français de Louise Attaque lors des dernières FrancoFolies. Il a aussi passé quelques semaines en Europe. D’abord en avril, lors du Printemps de Bourges, remplaçant au pied levé Bran Van 3000 retenu aux États-Unis. Puis, de façon beaucoup plus soutenue, en juillet, alors que Lili Fatale visite les FrancoFolies de La Rochelle en France, celles de Spa en Belgique, puis le Paléo Festival de Nyon, en Suisse.

C’est là, au Paléo, que j’ai vu le groupe sur scène pour la dernière fois. Un spectacle qui n’avait plus rien à voir avec l’épreuve de force du Lion d’or. Je n’irais certainement pas jusqu’à dire que le groupe était détendu, mais, chose certaine, il maîtrisait déjà beaucoup mieux l’aspect scénique de son travail. Cette constatation était particulièrement flagrante avec la chanteuse Nathalie Courchesne. Alors qu’en novembre 97, elle avait souvent l’air d’une sous-Gwen Stefani de No Doubt, en juillet 98, elle semblait avoir trouvé une personnalité bien à elle, tant dans sa façon de bouger que dans son attitude, moins conquérante et beaucoup plus complice avec le public. Pour elle, la scène n’est plus une arène de lutte, mais est devenue un terrain de jeu. A nous de nous amuser avec eux…

Les 3 octobre et 13 novembre
Au Spectrum