Ne manquez rien avec l’infolettre.
Musique

La fille d’à côté

L’événement de la semaine dernière dans la musique au Québec fut le lancement du premier album, intitulé Le Chihuahua, de l’ex-violoniste des Colocs et des Frères à ch’val, Mara Tremblay. Un album que Nicolas Tittley a, pour de très bonnes raisons, encensé dans ces mêmes pages, la semaine dernière.

Lors du lancement du disque, mercredi dernier, au Cabaret, Mara Tremblay nous a servi une courte prestation d’une quarantaine de minutes, qui laisse présager de bien belles choses. Parce que déjà, sur scène, Mara Tremblay prend ses distances par rapport au Chihuahua. Parce qu’elle semble être d’une rare lucidité envers ses forces et ses faiblesses. Parce que l’énergie de ses chansons aussi purement country que vraiment décalées passe tellement mieux sur scène que sur disque.

Mais la plus grande surprise de cette courte prestation, c’est Mara Tremblay elle-même. Elle qui avait toujours été derrière, qui n’avait jamais été le point de mire, s’est débrouillée comme une grande. Comme si elle avait fait ça toute sa vie. Dans une décontraction totale. Dans un abandon étonnant.

Alors que l’épreuve du mini-spectacle pendant un lancement est, habituellement, un réel supplice, pour Mara Tremblay, ça ne semblait pas être le cas. Sans le faire par-dessus la jambe, comme si de rien n’était, en s’en fichant royalement, Mara Tremblay a fait ce spectacle comme son disque: à son image, sans concession, en n’en faisant qu’à sa tête, comme il lui plaisait. Avec un certain détachement vraiment pas désagréable, compte tenu de la forte pression qu’elle devait subir au même moment.

Bien sûr, tout n’est pas parfait chez Mara Tremblay. Plusieurs lui reprochent d’ailleurs son timbre de voix nasillard, sa façon de chanter inspirée du country de Hank Williams. Ils n’ont pas tort. Parfois, Mara exagère vraiment. Parfois, Mara exagère trop. Parfois, cette exagération fait complètement déraper la voix de la chanteuse, et elle se met à fausser de façon assez catastrophique. Ce qui est, vous le devinez bien, plutôt insupportable…

Si, règle générale, les chansons de Mara Tremblay me plaisent beaucoup, d’autres me fatiguent aussi: Le Spaghetti à papa, par exemple, aurait pu ne jamais exister et cela aurait fait mon affaire. Par contre, comment résister à Toute nue avec toi ou au Teint de Linda? Surtout avec ces versions live plus directes, plus fortes, plus folles, plus rentre-dedans, plus lourdes également.

Nicolas terminait la critique de l’album de Mara en disant qu’elle était «la fille la plus éclatée du Québec.» Il avait vraiment raison.

***

Je tente depuis plusieurs semaines de passer à travers le livre Journal. Une année aux appendices gonflés de Brian Eno. Le concept est d’une simplicité désarmante: pendant toute l’année 1995, le réalisateur et musicien britannique a écrit son journal. Que faisait-il en 95? Comme d’habitude, beaucoup de choses et plusieurs vraiment intéressantes: il a travaillé avec David Bowie sur Outside, avec U2 sur Passengers, avec James, sur le projet War Child pour venir en aide aux enfants victimes de la guerre serbo-croate; participé à plusieurs expositions un peu partout à travers le monde, etc.

Une Année aux appendices gonflés est exactement à l’image de Brian Eno: aussi fascinant que gonflant, aussi prenant qu’ennuyant, aussi futile qu’absorbant, aussi intellectuel qu’intuitif. Mais c’est aussi un vrai journal. On ne compte plus les fois où Eno va se baigner avec ou sans ses deux petites filles. On ne compte pas le nombre de fois où il prend l’avion. On ne compte pas le nombre de fois où il prend la peine de nous dire ce qu’il mange (comme si ça pouvait nous intéresser…).

Un vrai journal avec ses journées creuses où les questions sont loin, très loin d’être existentielles (exemple daté du 5 octobre: «Pourquoi certains étrons flottent-ils?»). Et d’autres qui méritent une attention soutenue: «Dire que les objets culturels ont une valeur, c’est comme de dire que les téléphones ont de la conversation.» (entrée du 23 mars).
La seule chose regrettable, c’est qu’en bout de ligne, on n’en sait pas plus sur la seule chose qui nous a poussé à lire ce livre de Brian Eno. Sur ses méthodes de travail. Sur sa façon de travailler en studio. Honnêtement, on se fout un peu beaucoup de l’homme. Ce n’est pas pour ça qu’on lit cette Année aux appendices gonflés. On aurait aimé qu’il nous raconte davantage le studio. Qu’il nous dise comment il travaille. Pas qu’il mange des fèves noires tous les deux jours, ou qu’il s’est acheté une nouvelle bicyclette…