

Lilison Di Kinara : Prendre racine
Laurent Saulnier
Photo : Benoît Aquin
La sortie du premier album de ce chanteur d’origine guinéenne est probablement l’un des faits marquants de ce début d’année. Il est temps de faire plus ample connaissance…
Parmi les plus belles surprises de ce début d’année, on ne peut simplement pas passer à côté de Bambatulu, le premier album québécois de Lilison Di Kinara, originaire de Guinée-Bissau, et qui avait déjà plusieurs enregistrements à son actif dans son pays natal. Installé au Québec depuis treize ans, avec ce premier effort, Lilison entre immédiatement dans la cour des grands. Comme si ses vingt ans d’expérience musicale se retrouvaient condensés dans une petite cinquantaine de minutes. Petite en nombre, mais énorme en qualité.
Car, même s’il s’agit de l’album de la découverte pour nous, pour Lilison, c’est peut-être _ déjà! _ l’album d’une certaine maturité. L’album où il réussit _ enfin! _ à réconcilier son amour pour la musique traditionnelle de son pays et la modernité de ses propres compositions, qui s’échelonnent sur les vingt dernières années. Un album complètement en accord avec la personnalité de l’homme de quarante ans: d’un calme souverain, il semble prendre les choses comme elles viennent, sans appréhension, sans attentes démesurées.
Lilison est donc africain. Et, au risque que le cliché se répande comme un feu de paille, il est aussi un peu l’archétype de l’Africain. Avec une espèce de sagesse tranquille millénaire. Avec une façon bien à lui de prendre son temps. Et le détachement typique des musiciens de l’Afrique de l’ouest qui s’inspirent des musiques de la campagne et non de celles des villes.
Pour parler avec Lilison, il faut avoir du temps. Il faut prendre son temps. Simple logique: si lui prend son temps pour parler, on doit faire la même chose pour l’écouter. Parce que si on ne le fait pas, on risque de manquer l’essentiel. Pour Lilison, les choses se déroulent nécessairement sur la longueur. Pas d’urgence. Tout vient à point à qui sait attendre. Surtout lorsqu’on a un trajet comme le sien, qui chevauche deux océans, trois continents, quatre décennies, au moins cinq cultures, mais qui se résume aussi en une seule et unique vie.
La force du destin
«Je suis un gars qui est marqué par plusieurs choses. Cette douleur suscite mon ouverture d’esprit, ma façon de voir la souffrance et de travailler pour sortir de cela, mais aussi pour pouvoir la supporter. Ça, c’est dû au type de famille que j’avais, mais aussi au type d’injustice que j’ai vue dans mon enfance lorsque j’ai commencé à comprendre, lorsque j’ai commencé à questionner. Il fallait que je prenne l’engagement de représenter le peuple d’où je viens, de représenter les amis que je vais rencontrer au cours de ma vie. Inconsciemment, je suis donc tombé dans la musique, dans la peinture, dans les arts.»
Si Lilison dit «inconsciemment», c’est qu’il avait déjà promis à sa mère qu’il exercerait une autre profession: ingénieur, médecin, pilote d’avion. Des métiers nobles où l’on peut vraiment représenter son peuple. Mais le destin _ car il y croit _ en a décidé autrement. Parce que la conviction qu’il ferait de la musique (et de la peinture, ne l’oublions pas…) était bien ancrée au fin fond de lui.
La Guinée-Bissau de cette époque n’est pas de tout repos. Encore sous domination portugaise, le pays cherche une nouvelle autonomie. Le père de Lilison fait de la prison. Sa mère, sans grand revenu, cherche un moyen de bien nourrir la famille. Lilison voyage énormément entre la ville et la campagne. «Lorsque j’avais sept ou huit ans, tous les soirs, au centre du village, il y avait des shows. Je les regardais toujours. Et j’accumulais des connaissances artistiques. Le soir, je ne faisais qu’assister. Mais, dès le lendemain à l’école, pendant la récréation, je refaisais ce que j’avais vu la veille.»
Lorsque Lilison commence à jouer de la musique de façon professionnelle, la Guinée-Bissau proclame son indépendance. Alors qu’auparavant les groupes empruntaient à tout ce qui était populaire, sans chercher l’originalité, désormais, la musique guinéenne se tourne vers elle-même et cherche ses propres rythmes. Grâce à ses nombreux voyages à travers le pays, Lilison, qui a seize ans, connaît les différentes rythmiques, et ce bagage fait de lui un musicien en demande. «Tu sais que juste avant cette époque, nous n’avions aucun contact avec la musique traditionnelle de notre partie d’Afrique. Parce que l’écoute des radios du Sénégal, par exemple, était interdite. Tout ce que nous écoutions venait du Portugal. Nous étions donc des Portugais.»
Avec ses premiers cachets, Lilison fait un immense cadeau à sa mère, profondément catholique: il l’emmène au Cap-Vert, pas très loin au large de la Guinée-Bissau, pour voir la Vierge Marie. C’est lors de ce périple que sa mère lui dit: «J’ai tout tenté pour te sortir de ta carrière musicale. J’ai même rencontré un vieux sage, histoire de trouver un gris-gris pour t’empêcher de jouer de la musique. Tu sais ce qu’il m’a dit? Qu’il peut trouver un gris-gris pour te protéger, mais qu’il ne peut rien faire contre une destinée qui vient de très loin. Que je dois te laisser agir, que tu seras très bien et que tu trouveras ta satisfaction.»
«Aujourd’hui, alors que je lance mon premier album, c’est ce qui me vient en tête, déclare Lilison. Depuis cette journée-là, ma mère a accepté ma décison. Et elle m’a remis cette corne de bélier que le vieux sage lui avait donnée. Je l’ai toujours sur moi, vingt-quatre heures par jour. Je ne sais pas si c’est un porte-bonheur, mais elle me protège. À partir de ce moment, rien ne pouvait plus me faire changer d’idée: la musique serait ma vie.»
Aujourd’hui, alors que Lilison se prépare à monter sur la scène de la Maison de la Chanson, Bambatulu est sur les tablettes de tous les disquaires québécois et a reçu un accueil critique des plus favorables. Et ça ne pourrait être qu’une première étape avant que ce disque ne circule partout dans le monde. Ce qui ne serait que normal. N’a-t-on pas dit que Lilison faisait de la musique du monde?
Le 10 avril
À la Maison de la Chanson
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