

Sans Pression : Code régional
Parazelli Éric
Y a pas de doute, le duo rap Sans Pression porte très bien son nom. Affalés sur leur chaise autour de la table du quartier général de Mont Real, l’étiquette de disques indépendante dont ils sont la première signature, Ti-Kid et SP ne se pressent pas pour répondre aux questions. Certainement aidés par La puff qui défonce (pour reprendre un des titres de leur premier album, 514-50 Dans mon réseau), les deux compères sont résolument moins à l’aise devant un petit magnéto que devant leur micro. Mais les idées défilent tout de même. Pas toujours dans le bon ordre, mais toujours avec le même but: être fidèls à leurs convictions.
Ce premier album, ils ne sont pas pressés non plus de le sortir. Plusieurs pièces qui les suivaient depuis quelques années ont pris le bord des poubelles avant d’entrer en studio. Il fallait donc en pondre de nouvelles, plus représentatives de leurs récentes expériences: «Il y avait des chansons vieilles de cinq ans, man, explique SP. Il fallait pas que ça sonne dépassé, il faut suivre l’évolution du rap aussi. Ceux de l’old school qui ont réussi à durer, c’est ceux qui ont suivi l’évolution.» «Il fallait bien enchaîner les étapes, pas aller trop vite, continue Ti-Kid. C’est aussi pour ça qu’on a accepté de travailler avec une petite étiquette comme Mont Real; avec les grosses compagnies, y veulent tout "rusher", il faut que ça se passe vite, sinon c’est too bad.»
Ils ont donc eu tout le temps nécessaire pour le mijoter, leur album. Un disque qui devrait d’ailleurs influencer le rap d’ici à plus ou moins long terme. C’est que Sans Pression est, ni plus ni moins, la première formation à enregistrer un disque où le langage de la rue (joual, slang, franglais, créole), dans ce qu’il a de plus cru, est utilisé avec autant d’assurance, pour décrire une réalité qui n’est certainement pas celle des ghettos new-yorkais ou de la banlieue parisienne, mais qui est tout de même loin d’être rose. «C’est sûr que Montréal, c’est pas un ghetto, dit SP. Mais s’il y en a qui pensent que c’est une ville où tout est beau, ils se trompent.» «Il y a quand même des écarts entre les riches et les pauvres, observe Ti-Kid. Et avec toutes les différentes ethnies qui vivent ici, y a des tensions, y a le racisme!»
«Pour moi, notre disque, c’est un classique hip-hop québécois! s’exclame SP avec un sourire en coin. Il n’y a pas un mot qui n’ait pas été pesé. On a été pires critiques que n’importe qui va pouvoir l’être, et on est très satisfaits…» «On a donné le maximum, on a dépassé les limites… enchaîne Ti-Kid. Mais comme rien n’est parfait, on va pas se prendre la tête avec ce qu’en pensent les gens. Par exemple, il y en a peut-être qui vont être réticents par rapport au créole ou au joual. Mais moi je dis qu’à la longue, les oreilles vont s’habituer et vont finir par s’identifier et reconnaître l’identité montréalaise.»
Justement, l’identité montréalaise, Sans Pression en fait une priorité. Tant sur la pochette, où l’on voit les deux MC pointant une carte satellite des régions 514 et 450, que dans les textes qui ne laissent aucun doute quant à leur provenance, Sans Pression se fait un point d’honneur de développer le sentiment d’appartenance au «son» montréalais. «Il faut avoir la même fierté que ceux qui viennent de France, de New York, de l’East Coast ou du West Coast… explique Ti-Kid. Faut pouvoir dire: "Yo man, nous aussi on l’a, notre shit!" Y faut qu’ils sachent ce qui se passe ici. Il y a des groupes d’ici qui vont prendre un accent ou qui vont se donner une image… C’est un manque de respect et ça n’apporte rien à Montréal, ils font juste sucer l’autre bord… Il faut partir de ses racines. C’est ici que t’es planté, faut pas avoir honte.»
Et «l’autre bord» (la France), ils y sont déjà allés deux fois. Dans le cadre des FrancoFolies de Larochelle, en 97, et à l’événement Banlieues du monde, en 98. Une expérience pour le moins particulière: «Pendant qu’on chantait, la moitié de la foule avait les bras croisés, se souvient SP. Et on n’a pas pris ça mal parce qu’on voyait qu’ils écoutaient, ils captaient les paroles, ils essayaient de comprendre. Après, ils se sont mis à réagir. Mais on a vu que les MC français étaient sérieux dans leur travail. On s’est dit que quand on allait y retourner, on serait dix fois plus forts. On s’est botté l’cul!»
«Moi, termine Ti-Kid, quand je vais entendre des gens appeler aux stations de radio pour demander une de nos tounes, j’vais savoir que notre message est passé. Et les radios auront pas le choix d’embarquer: si la demande est là et qu’ils livrent pas, les gens vont aller ailleurs.» Alors, avez-vous bien capté le message de Sans Pression?
Le 18 mai
Au Cabaret
Voir calendrier Rock & Pop