Parcours du combattant
Fiche signalétique: Higelin, Jacques. Né durant la Deuxième Grande Guerre, en territoire occupé, de parents alsaciens. Enfant de la balle dès 14 ans, jeté de l’école avec une sixième année faible. Acteur à 15, au côté de Marie Laforêt, l’une des plus belles filles du monde. Soldat conscrit sous le drapeau tricolore, il célèbre sa majorité au front de la sale guerre d’Algérie où il se lie d’amitié avec un pied-noir égaré plein sud prénommé Areski.
Remonte sur les planches au côté de Jean Roger Caussimon et d’une merveilleuse chanteuse nommée Dominique Grange, qui sombrera dans l’oubli et le reggae. Rencontre en 64 Brigitte Fontaine, chanteuse qui sombrera dans le génie et la folie avant de ressusciter en 1998.
Enregistre avec elle, sous la bénédiction de Jacques Canetti (le découvreur des Béart, Brel, Reggiani), un premier 33 tours confidentiel en 1966: Quinze chansons d’avant le déluge.
Parenthèse politico-comique, le jeune Higelin s’en va faire le zouave (dixit Jacques Bertin) sur les barricades de mai 68. Puis, cinéma, cinéma, cinéma jusqu’en 1969.
69: année érotique et année charnière pour la chanson française, un p’tit Juif la tête pleine de voyages nommé Pierre Barouh investit tout le fric rapporté par la chanson thème de Un homme et une femme dans une légendaire étiquette de disques: Saravah. 69: année historique, Barouh-Higelin-Aresky initient en deux disques une sorte de révision de la chanson réaliste très en vogue dans les tranchées des années 30 dont s’inspireront à leur tour les Fersen, Dominique A et autres anti-chanteurs passablement en vogue ces temps-ci.
C’est la défaite des sentiments sucrés, la redondance des chroniques du quotidien, le temps des huis clos microcosmiques (seul dans notre chambre), de l’improvisation, des cigarettes qui fument d’ennui dans les cendriers, des hésitations, du non-dit, de la lecture entre les lignes. Sa dernière cigarette, J’aurais bien voulu, Buster Keaton, Remember, les chansons (disponibles che votre disquaire) sont indolentes et sublimes, leur succès durant le règne incontesté des Brel et des Brassens, évidemment, relatif.
Désertion
L’histoire aurait pu s’arrêter là et personne n’aurait pu reprocher à un Higelin partagé entre les films de Doillon et la chanson de sens minimaliste de laisser courrir son petit capital sur les ponts de la nouvelle rive gauche, rénovés par Malraux, durant 100 ans. Mais miracle…
Dès 71, Higelin flirte avec le gros rock gras et sale. Pretty Things, Stooges, Stones, Lou Reed, la chronique de ses influences panatlantiques embrasse aussi le punk anglais. En 1974, l’album BBH 75 invente le rock français, rien de moins. Higelin a des inspirations d’homme intrègre. Entre deux poèmes désespérés, il crache sur son métier pourri, depuis que le rock est devenu un business de drogués millionnaires… Sombre avenir.
Irradié en 74, Alerte les bébés en 76, No Man’s Land en 78, les albums succèdent aux pantomimes scéniques grandiloquentes. Cette musique âpre et ces textes cyniques en inspirent d’autres. Une sombre vague déferle sur la France comme une crise de nerfs. Les hits de l’époque s’intitulent Crache ton venin (Téléphone), La Folle (Mama Bea) et Marche ou crève (Trust)… Bonsoir l’ambiance.
Côté cour
En 1979, Higelin débarque au Québec pour la première fois dans la foulée de l’album Champagne pour tout le monde. Ramassé dans un manteau qui lui fait cape, les yeux outrageusement peinturlurés de khôl, avec sa mine de déterré, il en paraît 50. En entrevue, l’homme offre à ses interlocuteurs le meilleur et le pire, mélange d’affection, de chaleur ou d’affectation et d’indifférence. Il vampirise parfois vos phrases, puis, tête en l’air, hagard, élude la question suivante, préférant évoquer l’air du temps comme si la chanson n’était pas son métier. Sa cour est alors à sa mesure, peuplée d’extraterrestres: musiciens hallucinés jouant sur le squelette d’un violoncelle de cuivre, inquiétantes femelles asiatiques au parfum d’Ylang-Ylang sortie d’uneBD de Flash Gordon, gérants, gardes du corps bedonnants, figurants idéaux d’un film de Caro et Jeunet. Lors de ses premiers spectacles, 50 personnes tout au plus participent aux cérémonies tenues Plaza Laval, Sainte-Foy, banlieue triste… On aurait pu rêver mieux comme ambiance…
Que retenir d’autre que ces images à la Shelley des quelques passages d’un artiste qui va privilégier presque exclusivement la scène durant 10 ans et dont les disques ne seront plus autre chose que le témoignage de concerts-marathons regroupant parfois jusqu’à 700 000 (!) spectateurs par année. Peu de choses: la volupté de Ballade de chez Tao, l’hystérie de Mona-Lisa klaxon, les couleurs exotiques du Fil à la patte du caméléon réenregistrées au coeur des foules?
Côté jardin
À l’aube des années 90, Jacques Higelin, comme les Brel, Brassens et Ferré, fait partie des meubles. On ne compte plus les compilations des ses 20-plus-grands-succès-disponibles-à-petit-prix-chez-tous-les-bons-disquaires.
Parmi les brûlants soubresauts que concède aux studios le Jacot des années 90, les plus intéressants se retrouvent sans conteste sur Illicite et sur Aux héros de la voltige, albums aux tirages d’une étonnante confidentialité chez nous.
Vint ensuite ce Paradis païen, marquant un retour aux sobres vertus de la chanson. Raffiné et bien plus fignolé que ses prédécesseurs, Paradis semble un prétexte propice aux bilans. Contre toute attente, l’homme a survécu à ses démons et à ceux du métier, je veux savoir comment et pourquoi. Comment et pourquoi l’on peut encore chanter l’amour comme un jeune premier égaré dans les promesses d’un sentiment puéril après 35 ans de métier.
«Aujourd’hui, c’est la première belle journée de printemps, il fait un temps superbe, beau et doux, les bourgeons sont en train d’éclore», lance sans attendre la question un Higelin ravi, depuis sa banlieue bigarrée de Pantin. La star, réputée ombrageuse, poursuit en déclinant l’état de santé des arbres fruitiers de son petit jardin. Pouvait-on s’attendre àce florilège de fruits et légumes? Pépé a-t-il rangé son âme de rocker dans les voluptés de l’horticulture? Est-ce l’engourdissement de l’âge ou la sagesse qui l’a poussé du côté des plantes?
«Je ne me suis pas assagi, mais il me semble maintenant qu’il y a des choses qui ne valent pas la peine d’y consacrer de l’énergie. Le corps vieillit, les réflexes s’amenuisent un peu et on a moins envie de se déplacer pour des choses qu’on a déjà faites ou vues.»
En ce soir du premier jour de printemps, Higelin penche singulièrement pour les petites douceurs du monde et des choses… ordinaires.
«Il n’y a pas de choses ordinaires, la vie est faite de milliers de détails qu’on n’a jamais fini de découvrir», rétorque l’homme de bientôt 60 ans, et il me vient à l’esprit que le texte de Y a pas de mots sert au premier degré le quotidien de ce père d’une jeune fillette lorsqu’il ne tourne pas: «Viens te ballader / Faire un détour / Par les sentiers enchantés / Goûter les fruits mûrs aux branches…»
«J’habite Pantin en banlieue du périph. J’aime bien Paris passé le périph. On a l’impression d’être quelque part partout en même temps dans le monde. Les loyers sont pas chers alors il y a plein de gens de partout, des Chinois, des Africains, des Indiens, des gens du monde entier… La maison est traversée de gens. J’ai de vrais amis. Beaucoup d’amis pour un homme… Et les enfants et les petits-enfants… Ma fille, la dernière, a neuf ans; je suis avec elle très souvent, trop souvent même! Je me promène beaucoup. Je la suis juste derrière. J’aime les adultes qui suivent les enfants. Pas ceux qui veulent les soumettre.»
Mais où est donc passé l’insupportable diva des années 80? s’exclameront quelques cyniques devant ce charmant tableau.
«Comment, insupportable! Insupportable? Je ne suis pas insupportable pour mon environnement. Pas plus insupportable que vous. Insupportable avec les journalistes peut-être… Enfin, même pas tous… Je n’ai pas de jugement empirique, je déteste le généralisme. Il y a des journaliste qui sont bien… J’en connais même de très bien qui n’essaient pas de vous faire dire ce qu’ils veulent entendre.»
Dégoûts et des couleurs
Malgré des mois de rotation radio intensive sur toute la France, Higelin n’a pas entendu Rive gauche de Souchon. Cette chanson qui déplore la disparition d’un certain Paris. C’est donc totalement par hasard qu’il a composé sur le même thème L’Accordéon désaccordé. «Une chanson nostalgique pour que ces images ne meurent pas. Pour rappeler le parfum d’une rue, quelque chose qu’on a connu, pour que les autres voient ce que c’était avant: «Dans quel nid haut perché / Du paradis des photographes / Se cachent les p’tits moineaux / Du Paris de Doisneau / Chantés par la môme Piaf.»
Ses nostalgies s’arrêtent là, prévient-t-il. «Il y a des vieux rockers qui bougent plus du rap. Bientôt, il va y avoir des vieux rappeurs qui diront qu’après le rap, la musique, c’est plus rien. Des vieux technos… Mon père, mon grand-père, j’ai toujours entendu ce genre de chose sur au moins trois générations et ça me fait horrrrrriblement chier, ces gens qui pleurent sur leurs 20 ans.»
Ça vous surprend? Le grand Jacques Higelin n’est pas plus chanson qu’il le faut. «J’écoute la radio en arabe, du rap et de la techno même si j’aime pas le clonage. Stockausen et quelques chanteurs qui m’intéressent vraiment, Alain Leprest qui, lui, est un vrai poète. Et puis Bashung et mes amis Les Rita Mitsouko et, c’est con à dire parce que je suis son père, mais n’empêche, Arthur (H) m’influence. J’aime énormément ses textes et ses musiques. Autrement, les artistes que je fréquentent ne sont pas dans le show-business. C’est un milieu assez pauvre malgré son apparente richesse. Pauvre dans la tête et assez figé. Moi, je n’ai jamais réussi à faire ce qui me passionne sans me donner à fond. Je trouverais ça très chiant. Je m’endormirais. Ou je ferais autre chose. Je ne me suis pas occupé des fournisseurs, je me suis préoccupé de rester collé à la vie et de prendre mon pied même avec les choses doulureuses, de rester planter dans la vie pour le pire et le meilleur.»
Un commentaire qui va désormais occuper presque toute la conversation.
Leçon de conduite
Souscrivant à cet adage hérité de Tite-Live, qui veut qu’il faille comprendre son passé pour saisir le présent, je propose à Higelin un retour historique sur sa personne. Le retour en vogue de ses vieux albums du temps de Saravah, il n’y croit pas. «La mode, ça change maintenant tous les six mois. On jette, on prend, dans une course sans fin contre le vide», rétorque Higelin, pris dans la distraction d’un entourage bruyant et d’un cellulaire qui résonne longtemps.
J’insiste: son oeuvre des débuts avec Fontaine et Areski ne fut-elle pas à la chanson ce que Godard fut au nouveau cinéma? La question ne semble pas vaine. «Sans doute… Sans doute. Pour moi, la chanson, c’est comme des films, je vois toujours des images.»
J’insiste encore: il s’agace. «Je ne réfléchis pas à mon parcours. Réfléchir, c’est bon pour les miroirs. De l’anti-chanson, vous dites? Si le genre est de retour? Récupéré? Ah! je n’en ai aucune idée. La question ne m’effleure même pas. Des fois, tous les 7 ou 10 ans, il me prend l’envie de réécouter deux, trois albums et, très vite, ça me gonfle… On est passé à l’an 2000.»
«L’amour, c’est l’moteur, la faim et la soif, je m’en nourris.» Voilà ce qui résume la pensée inscrite entre les sillons du Paradis païen, chanson parfaite:
«Je suis ta source et ton désert / Ton mal et ton bien peut-être / La rose et le charbon / L’unique parmi le nombre.» Éden absolu où l’homme et la femme au-delà des tensions se trouvent dans l’abandon:
«Tu es celle que je cherche / Je suis celle que tu trouves quand tu ne cherches plus.» «Comme dans la philosophie indoue, quand on ne cherche pas, on se trouve en état de disponibilité et alors tout peut arriver. Comme le disait Dutronc: "Je ne cherche pas, je trouve."»
Et comment l’artiste préserve-t-il cet état de grâce, cher Jacques Higelin?
«En fyant le cynisme, cette attitude prétentieuse… Je ne veux pas gâcher ni mon temps ni ma vie avec ça! Quelle emmerde! Je préférerais me flinguer! C’est comme une maladie, je trouve ça moche. C’est du laisser-aller! C’est comme se chier dessus.»
Poirier, marronier, noyer et pommier du Japon annoncent la fin de la conversation.
«Il y a, dans le jardin, un cerisier noir en train de crever depuis trois ans, mais il tient le coup et il me sert d’exemple. Il est brûlé de l’intérieur, mais, cette année, il recommence à donner des fruits.»
Doit-on y voir une allusion personnelle?
«Je ne sais pas comment je finirai… Je serai peut-être dans un autre état, comme ces vieillards habitant le pays des prostrés. C’est peut-être magique là-bas, va savoir ce qui s’y passe. Sûrement qu’on voit des choses dans cet ailleurs. En fait, oui, je sais: je finirai forcément abimé. Mais on peut, juste avant la mort, donner ne serait-ce qu’un dernier soupir.»
Les 22 et 23 avrilÀ la Maison de la Chanson