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Musique

La Symphonie du millénaire : Le temps des cathédrales

La Symphonie du millénaire est certainement l’événement de l’année. Méga-production, mais surtout expérience originale, le super-spectacle fera découvrir le travail de dix-neuf compositeurs québécois, richesse trop souvent oubliée dans notre culture. Un des initiateurs de ce projet, WALTER BOUDREAU, le père de L’Infonie, ce happening musical des années 70, réalisera un autre rêve de jeunesse…

La Symphonie du millénaire, c’est un rêve concrétisé. Un rêve fait il y a plus de trente ans sur le mont Royal, au petit matin, par Walter Boudreau… «J’avais seize ans, évoque le compositeur et chef d’orchestre. Après une nuit passée à écouter du jazz avec quelques chums, nous avions décidé d’escalader le mont Royal. Nous nous sommes rendus jusqu’à un certain point parce que le flanc est est assez abrupt. J’étais juché là, un dimanche matin du mois de mai, et les cloches se sont mises à sonner… À ce moment, j’ai été frappé par l’espace qu’occupait le son des cloches. Ça venait de partout, il y en avait qui étaient proches; d’autres, étonnamment loin. En musique classique, on est habitué à la stéréophonie. Mais rendre la profondeur de champ, c’est très difficile. Et là, c’était formidable. C’est une expérience qu’on avait rarement, une expérience de vastitude.»

C’est ainsi qu’a germé chez le jeune musicien l’idée d’«une sorte de méga-symphonie qui mêlerait aux riches sonorités des cloches une musique originale, jouée en direct par des centaines de musiciens disposés stratégiquement sur la montagne et près des clochers.» Pris dans son vertige, le jeune Boudreau imaginait de «grandes sonneries de cuivres répondant aux appels des cloches, des vagues énormes d’instruments à vent et à cordes tournoyant comme d’immenses maelströms au-dessus de nos têtes, des voix d’hommes, de femmes et d’enfants que le vent emporterait aux quatre coins de la ville, nourries et transportées par les crescendi des percussions et le battement des tambours»!

Les grands moyens
Du rêve à la réalité, il y a plusieurs décennies. Sans le passage du millénaire que le Conseil québécois de la musique voulait souligner de façon spectaculaire, et sans les développements récents dans le domaine de l’enregistrement, La Symphonie du millénaire n’aurait pas été possible. «Il y a dix-sept ans, rapporte Boudreau, j’ai eu une bourse pour faire une investigation sur tout ça, et je me suis rendu compte que pour utiliser les cloches, il aurait fallu quelqu’un dans chaque clocher pour déclencher le mécanisme live, un micro devant, et un filage électrique d’une longueur inimaginable pour amener ça dans une console centrale.»

Avec la technologie numérique, rien de tel. Les cloches des différentes églises ont été enregistrées séparément, et chacune des sonorités mise dans un ordinateur qui a permis de donner à cette immense volée de cloches les rythmes voulus et la possibilité de la mêler au son des instruments joués en direct. «Technologiquement, souligne Boudreau, ce projet-là était mûr pour le tournant du siècle. Je ne dis pas que ce n’est pas compliqué, mais c’est quand même beaucoup plus simple maintenant!»

Après quelques vicissitudes, dont un projet de parade sur la rue Sherbrooke qui aurait produit un vaste effet Doppler, La Symphonie du millénaire a enfin trouvé son «incarnation» sur le site de l’oratoire Saint-Joseph. Le 3 juin prochain, ce lieu de prière accueillera ce qui reste de plus vivace de la pratique religieuse au Québec: le son des cloches, qui continue de rythmer nos vies sans même que nous nous en rendions compte. «Il n’y a pas un Québécois qui n’ait été soumis, de quelque façon que ce soit, au temps marqué par les sonneries des cloches», exprime Boudreau. Dans une oeuvre en sept mouvements d’une durée de 90 minutes, on pourra entendre 333 musiciens, 2000 carillonneurs, 15 clochers, un grand orgue, un carillon de 56 cloches et… deux camions de pompiers!

Création collective
Appel, Enfer, Purgatoire, Contemplation/Aurore boréales, Paradis, Ascension, Apothéose et Épilogue: les noms des sept mouvements de La Symphonie du millénaire évoquent irrésistiblement la marque profonde laissée par la religion sur notre mode de pensée. «Wagner a composé ses oeuvres à partir de grands mythes germaniques, indique Boudreau. Nous, nos racines profondes sont celles de la religion catholique. C’est notre mythologie à nous, elle est là, il ne faut pas aller la chercher chez les Grecs.» Cette mythologie, c’est donc, le temps d’une symphonie, celle de Serge Arcuri, Walter Boudreau, Denys Bouliane, Vincent Collard, Yves Daoust, Alain Dauphinais, André Duchesne, Louis Dufort, Sean Ferguson, Michel Gonneville, André Hamel, Alain Lalonde, Estelle Lemire, Jean Lesage, Luc Marcel, Marie Pelletier, John Rea, Anthony Rozankovic et Gilles Tremblay: les dix-neuf compositeurs qui ont oeuvré à cette construction sonore monumentale.

«L’exercice, rappelle Walter Boudreau, n’est pas de reconnaître ce qui est à l’un ou à l’autre, parce qu’on s’est tous interinfluencés.» L’oeuvre, qui relève d’un travail collectif – chacun ayant eu à orchestrer ou à prolonger les propos d’un autre créateur -, est unifiée par l’emploi d’un cantus firmus: l’hymne grégorien Veni Creator Spiritus. Pour arriver à travailler de façon efficace, un canevas a été élaboré par Boudreau et le codirecteur artistique de l’événement, le compositeur et chef d’orchestre Denys Bouliane. «Selon une idée qui est venue de John Rea, nous nous sommes donné une sorte de structure, comme une coquille que les compositeurs viendraient remplir.»

L’oeuvre, avec sa diversité stylistique inévitable, est-elle un reflet de la création musicale québécoise d’aujourd’hui? «Je ne sais pas, mais en tout cas, c’est une grande oeuvre. Denys Bouliane a dit quelque chose de très juste dernièrement en entrevue: "Le tout est plus que la somme de ses parties." Quoi qu’il en soit, c’est un geste pour sortir les compositeurs de l’ombre. Il y a un vrai manque de reconnaissance d ce que font les créateurs en musique au Québec. Ce que j’aimerais, c’est que les gens prennent conscience qu’on a ici une pratique musicale qui n’est pas du hip-hop, ou de la chanson populaire, et qui est le reflet, le reflet formidable de notre société.»


Le compositeur Michel Gonneville au sujet de La Symphonie du millénaire

«Nous avons tous accepté d’entrer dans cette structure qui est dominée, si on peut dire, par le Veni Creator Spiritus. Cette structure-là a donné des pôles, des durées, et je reconnais bien Walter là-dedans, lui qui travaille avec des mélodies de base très longues, qui sont souvent étendues sur toute la durée de la pièce et qu’on ne peut pas entendre, comme une sorte de colonne vertébrale invisible», explique le compositeur Michel Gonneville, un des dix-neuf participants à La Symphonie du millénaire, à propos du processus compositionnel adopté pour l’élaboration de cette oeuvre collective.
«Chacun s’est inspiré de ça d’une façon différente. Pour ma part, j’ai transformé la mélodie pour l’harmoniser avec le type de travail que je fais habituellement.» Donnant l’exemple du Purgatoire, le plus long mouvement de l’oeuvre, Gonneville poursuit: « Nous sommes parfois en osmose, mais dans le Purgatoire, il s’agit d’une succession de solos de presque tous les compositeurs. Nous avions trois minutes chacun, et un ensemble nous était attribué, avec la possibilité d’utiliser les ensembles des autres de façon "secondaire" pour augmenter, colorer ou répandre la musique de notre ensemble, afin de créer des jeux d’espace. J’ai trois minutes ininterrompues avec le Quatuor Molinari, et j’emploie les ensembles secondaires afin de créer une sorte de réverbération, un écho au Quatuor. Certains ont débordé beaucoup plus, j’ai somme toute été assez économe… Mais tous étaient libres.»

Les quinze ensembles qui participeront à l’événement sont l’Orchestre symphonique de Montréal, la Société de musique contemporaine du Québec, l’Ensemble contemporain de Montréal, Chants librs, le Nouvel Ensemble Moderne, le Quatuor Molinari, Musica Camerata Montréal, le Studio de musique ancienne de Montréal, I Musici de Montréal, Les Idées heureuses, les Productions SuperMémé, Les Petits chanteurs du Mont-Royal, Codes d’accès, l’Arsenal à musique, la Musique du Royal 22e Régiment. Danielle Dubé sera à l’orgue et Claude Aubin au carillon de l’Oratoire.

Le 3 juin, 20 h 30, sur le site de l’oratoire Saint-Joseph
En direct à la Chaîne culturelle de Radio-Canada (100,7 FM à Montréal)

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