Dès l’apparition du mouvement techno et de la scène rave, les observateurs ont tôt fait d’établir certaines corrélations entre l’idéologie sous-jacente à la "nation rave" et les origines de la révolution sexuelle, celle de leurs parents: égalité, fraternité… Et pour ceux qui auraient considéré le milieu de la techno comme étant un idéal d’égalitarisme, D.J. Miss Bianka, l’une des protagonistes de Kats, un événement mode et musique consacré aux femmes, énonce un fait qu’on entend trop souvent: "On ne se dit pas ça constamment entre nous mais, même dans la scène rave, comme fille, il faut que tu travailles trois fois plus fort pour accéder au même but que les hommes."
Miss Bianka pratique le métier de D.Jette depuis 1986. D’abord afin d’amuser les étudiants de l’école secondaire à Gatineau, puis dans les bars de la région d’Ottawa jusqu’en 1994. Elle rejoint alors la scène "rave" au sein de laquelle elle sévit toujours. Mécontente du traitement réservé à certaines filles dans le métier, elle se lance dans la promotion à grande échelle des femmes tournetablistes. "Même en 95, il y avait plusieurs promoteurs qui refusaient d’engager des filles. En même temps, il y avait un tas de gars qui en arrachaient [signifiant qu’ils n’étaient pas très doués] et qui se tapaient les plus gros événements", se remémore-t-elle.
Les héritières de mai 68 ont grandi avec ces idées d’égalité inculquées dès l’enfance, comme une réalité désormais inscrite dans la permanence des choses. Retour de vague, plusieurs jeunes femmes d’aujourd’hui rejettent donc l’idée même du féminisme, un terme auquel elles ont peur de se coller comme s’il s’agissait d’une tare, d’un trou noir idéologique. "Je ne suis pas féministe, lance Bianka, je suis obligée de le dire parce que la seconde où tu t’impliques et que tu veux faire avancer les filles, t’es catégorisée comme étant féministe." Seraient-ce donc les préjugés et les clichés qui sont à la base de ce revirement? "Pour moi, ça fait six ou sept ans que ça dure. Je ne fais pas la promotion des filles pour leur sexe, je le fais pour la musique parce que ces filles-là sont bonnes et qu’il faut les entendre", ajoute-elle. "Honnêtement, je ne sais même pas c’est quoi le féminisme… J’ai l’impression que c’est très borné comme façon de voir les choses…", déclare cette D.Jette, paradoxalement l’une des plus engagées au Québec.
En contrepartie, Bianka est consciente que tout n’est pas gagné pour elle et ses consoeurs. Les préjugés sont coriaces et le déchirement entre carrière et famille demeure un enjeu de taille pour ces damoiselles qui parcourent le monde, un sac rempli de disques sous le bras. "C’est vrai, je vis la discrimination en tant que femme dans le quotidien. Par exemple, je ne peux pas continuer à travailler dans ce milieu et avoir des enfants en même temps. Le choix qui s’impose est une forme de discrimination parce ce n’est absolument pas équitable, les hommes n’ont pas à se soucier de ces considérations", explique Bianka.
Bien qu’elle abhorre l’étiquette, D.J. Miss Bianka agit tout de même comme activiste. Elle soutient une cause, celle des femmes dans le milieu de la musique électronique, et parvient, tant bien que mal, à établir une norme de qualité basée sur la performance plutôt que sur le sexe. De cette motivation s’est développée une toile de contacts à travers le monde qui leur permet, à elle ainsi qu’à ses homologues, de voyager un peu partout et de mettre en valeur leurs talents. Elle déclare d’ailleurs à cet effet qu’elles sont comme "des soeurs" qui s’entraident et s’invitent les unes les autres à participer activement au rayonnement mondial de cette musique qui est aussi la leur.
Dans ce même mouvement de solidarité féminine, l’événement Kats arrive à point nommé. Femmes de l’électro et de la mode se partagent la vedette d’un happening qui leur est entièrement consacré. "Pour moi, ce n’est pas une affaire de girl power, dit Bianka à propos des rencontres entre D.Jettes, c’est plutôt la chance de se retrouver entre filles et de discuter d’équipement, de musique et de carrière."
Le 10 mars
Au 5500, boul. des Gradins
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