

Jimi Tenor/Nicole Willis : Thérapie de couple
Pratiquement inconnu chez nous, le Finlandais Jimi Tenor fait l’objet d’un certain culte en Europe, où l’on apprécie son interprétation très libre du funk et de la soul. Moins bizarre, sa femme, la chanteuse américaine Nicole Willis, sera aussi du voyage pour nous proposer son propre concert. Un deux pour un des plus séduisants.
Nicolas Tittley
Pour un drôle de couple, c’est un drôle de couple. Le premier est un gringalet finlandais qui a commencé dans l’électro industriel et qui explore maintenant son amour de la soul avec un angle passablement bizarroïde. L’autre est une black américaine plus portée sur le r’n’b, qui a collaboré, à titre de chanteuse invitée, aux albums d’artistes aussi différents que The The, Leftfield, Dee-Lite et Curtis Mayfield.
Bienvenue dans l’univers de Jimi Tenor et de Nicole Willis, mari et femme et tous deux invités du Festival de Jazz cette année. En fait, comme nous l’expliquait Laurent Saulnier dans notre édition de la semaine dernière, c’est un peu par hasard que nous aurons droit à ce doublé matrimonial. À l’origine, c’est Nicole Willis qui avait été retenue pour jouer sur la grande scène, consacrée à la musique soul et à ses dérivés. Comme Tenor faisait partie de son groupe à titre de musicien, le programmateur n’a fait ni une ni deux et offert au mari de se produire sur la même scène que sa femme, le lendemain, avec ses propres chansons.
L’occasion idéale de téléphoner en Espagne, terrain neutre et ensoleillé où le couple a élu domicile. C’est Tenor qui décroche, interrompant une furieuse partie de jeu vidéo, "un truc qui s’appelle Hyperspeed. Très old-school, ça évoque la grande époque de Space Invaders. C’est hyper stressant mais terriblement accrocheur", précise-t-il.
L’image a de quoi séduire et décrit plutôt bien Tenor, coincé quelque part entre rétro et techno. Son dernier disque, Out of Nowhere, l’exprime clairement: un orchestre philharmonique, de l’électro déjantée, des références à la musique afro-américaine des années 70 sont au menu. Le boulimique Tenor poursuit sa trajectoire en dents de scie, toujours trop pop pour les expérimentaux, et trop bizarre pour le monde de la musique pop. C’est d’ailleurs peut-être ce qui explique pourquoi il vient de rompre son entente avec la fameuse étiquette de Sheffield Warp Records, spécialiste de l’électro intello chez qui il avait trouvé refuge. "Les gens de Warp m’ont finalement laissé aller parce que mes disques coûtaient beaucoup trop cher à produire et qu’ils ne vendaient pas beaucoup. C’est vrai que j’ai peut-être abusé de leur bonté avec Out of Nowhere; mais je me suis dit : "Je suis sous contrat, peut-être que je n’aurai jamais la chance de faire quelque chose d’aussi fou." Ceci dit, ça n’a pas coûté si cher parce que j’ai enregistré en Pologne, où les studios chargent trois fois rien. Mais pour un label comme Warp, où tous les disques sont créés sur des ordinateurs portables, ça semblait peut-être excessif!"
En effet, si on le compare aux adeptes de l’avant-garde électronique, Tenor fait figure de mégalomane excessif, préférant l’exubérance d’antan à la froideur de la génération laptop. Mais malgré ses références à la belle époque de la soul à grand déploiement, Tenor a peut-être plus en commun avec Frank Zappa qu’avec Barry White… "C’est juste; je suis un petit Blanc maigrichon, pas un gros type noir à la voix caverneuse, lance-t-il, pince-sans-rire. Certaines personnes vont accrocher sur le côté soul et penser que je suis surtout inspiré par Marvin Gaye ou je ne sais qui. Mais, pour les troubler un peu, je rajoute des orchestrations qui évoquent plutôt Penderecki ou Varese, et là, les gens se posent vraiment des questions. Ça peut aliéner certains auditeurs, mais c’est le risque que je prends avec ma musique."
Pour quelqu’un qu’on disait froid et laconique (ah, les clichés scandinaves…), Tenor s’avère plutôt volubile, dissertant sur l’identité finlandaise, le vide du Midwest américain et la mort de la musique live. D’apartés étranges en digressions sympathiques, il nous passera enfin Nicole. On lui rappelle d’emblée que, pour une fois, elle n’est pas "la femme de Jimi Tenor", puisque c’est elle qui fut programmée en premier au FIJM. "Je dois avouer que je ne suis pas fâchée d’avoir été choisie avant lui, lance-t-elle en ricanant. Mais sérieusement, il n’y a pas de compétition entre nous. Et comment pourrais-je rivaliser avec Jimi? Il joue d’une vingtaine d’instruments!"
Mais n’allez pas croire que Nicole est une potiche chantante, au contraire. Fait rare dans le monde de la musique soul-r’n’b contemporaine, Nicole est une auteure-compositrice de talent, comme on peut le découvrir sur son premier album, Soul Makeover. "Pour moi, c’est fondamental. C’est vrai que dans le monde plus commercial de la musique afro-américaine contemporaine, on produit de la musique à la chaîne et on fait souvent appel à des auteurs vedettes, mais ça ne m’intéresse pas. J’ai des choses à chanter qui me sont propres. C’est pour ça que je suis heureuse d’être sous contrat avec Säkhö (la maison de disques finlandaise où Jimi a fait ses débuts): personne ne me demande où est le hit single de l’album et on me laisse travailler à ma guise."
Et en attendant le prochain album de Tenor, de retour chez Säkhö, c’est Nicole qui tient la vedette au sein de l’écurie. Tant mieux. D’une part, elle chante beaucoup plus agréablement; ensuite, on imagine qu’elle danse certainement mieux que son conjoint, ce qu’on pourra vérifier cette semaine. "Que veux-tu, objecte ce dernier, je suis finlandais, un peuple qui vient probablement au dernier rang des grands grooveurs, avec les Allemands. Le rythme avec lequel j’ai grandi, c’est celui de la scie de mon père."
Nicole Willis
Le 1er juillet, à 21h
Sur la scène General Motors
Jimi Tenor
Le 2 juillet, à 21h
Sur la scène General Motors