La Louisiane au FIJM : Carnet de voyage
Musique

La Louisiane au FIJM : Carnet de voyage

Comme on le sait, depuis trois ans, le FIJM donne une large place à la Louisiane: scène thématique, croisières cajuns, parade du Mardi gras, kiosques de bouffe, etc. Entre l’émerveillement et la désillusion, la "Big Easy" nous a révélé ses nombreux paradoxes.

À la fin du mois dernier, le Festival International de Jazz de Montréal et l’Office du Tourisme de la Louisiane ont organisé un voyage de presse à La Nouvelle-Orléans, histoire d’aider les journalistes à se familiariser avec les différents groupes qui joueront au Festival cette année. Comme on le sait, depuis trois ans, le FIJM donne une large place à la Louisiane: scène thématique, croisières cajuns, parade du Mardi gras, kiosques de bouffe, etc. Entre l’émerveillement et la désillusion, la "Big Easy" nous a révélé ses nombreux paradoxes lors de ce voyage.

En arrivant en Louisiane, le fan fini de Dr. John que je suis a pu mieux comprendre où "Mac" a grandi et a pu découvrir les racines de son accent décontracté. Les images mentales affluent tellement que, pour un peu, on aurait basculé: on pense à Huey Smith, à James T.Booker, à Professor Longhair, aux Meters… mais il fallait rester calme. Et il y a, bien sûr, Bourbon Street, désolant théâtre d’out-of-towners qui se pensent en perpétuel spring break. Il est désormais clair que 100 années ont passé depuis l’époque de Jelly Roll Morton et 200 depuis celle de Congo Square, et que l’aliénation des nostalgiques était inévitable. Aujourd’hui, La Nouvelle-Orléans vend son histoire: architecturale, musicale, sociale et gastronomique.

Les mots ne suffisent pas pour dire à quel point le fan de musique est au paradis ici. Cinq jours qui vous font dire qu’il faudra revenir à Cajun Country, là où l’on s’imprègne vraiment du pays, à Baton Rouge, où les bands de rock’n’roll et de blues sont légion. Mais cinq jours exaltants au possible. Après avoir rencontré tous les groupes qui seront à Montréal (à l’exception de Sonny Landreth), je peux vous dire une chose: on s’attache à ce monde-là, à ces formidables entités cajuns que sont les jeunes Alida et Moïse Viator et La Bande Feu Follet. Commençons par ces deux-là: Alida et Moïse Viator ont à peine dix-sept ans; Viator gratte de la guitare, tandis qu’Alida chante d’un ton nasillard des histoires qu’elle a elle-même écrites. "J’en ai écrit une sur un gars qui veut me courtiser mais qui ne parle pas le français, alors je ne veux pas lui parler!" disait-elle en substance lors d’un mini-spectacle donné en compagnie de son père Étienne, qui place ses deux ados sur la partie avant de la scène et les accompagne avec son groupe, Eh! Là-Bas! Et que dire de La Bande Feu Follet, qui est déjà venue au Festival il y a deux ans. Âgés entre 14 et 17 ans, ses membres forment un stimulant petit ensemble cajun avec en vedette Chris Stafford, 17 ans, véritable petit prodige du squeeze-box, l’accordéon local (saviez-vous qu’il existe 20 facteurs d’accordéons en Louisiane?) Il y a aussi Ashley et Britney, aux dents ceintes de broches, adorables à mourir, qui m’ont soutiré quelques larmes sur une complainte. C’était à vous arracher le coeur. À Montréal, vous pourrez les voir sur la croisière seulement.

Puis nous avons rencontré des vrais pros, Louisiana’s Kingfish, l’un des nombreux groupes de Lake Charles, le coin de pays de Lucinda Williams. Assis au resto entre deux des membres, Chris Miller (accordéon) et Dale Douguay (batterie), tout en dégustant un succulent blackened Red Fish, le premier nous déclare: "Il y a moyen de réinventer la musique cajun de plein de façons, il suffit de doser les ingrédients." À la tête des Kingfish, Rockin’ Dopsy Jr. Avec un père aussi légendaire, on n’a aucune peine à imaginer le bagage musical dont il a hérité: "La musique zydeco, c’est toute ma vie. Lorsque j’étais jeune, we weren’t cutting the rug we were cutting the dust!" C’est ce genre de vocabulaire vibrant fait d’expressions colorées qui frappe aussi. Rockin’ Dopsy Jr. est un showman. Attendez de le voir. Vous allez tomber sur le cul. L’arsenal zydeco par excellence: il joue du frottoir, grouille, bouge, interpelle la foule…. la vraie affaire, quoi! "Dr. John est jaloux de moi parce que sa mère vient toujours me voir en spectacle mais ne va jamais aux siens."

En traversant le pont qui relie La Nouvelle-Orléans à Mandeville de l’autre côté, nous avons franchi le lac Pontchartrain dans sa largeur: 35 miles, faites le calcul en kilomètres. C’est samedi soir, on ne voit strictement rien, mais ce n’est pas grave, on s’en va dans un "roadhouse". Et pas n’importe lequel: Ruby’s Roadhouse (www.rubysroadhouse.com). On dit du modeste établissement qu’il est un des derniers "vrais" du genre. Outre les Harleys devant la porte, on retrouve aussi les habituelles enseignes lumineuses de Bud; mais c’est surtout la Abida, bière locale, qu’on nous sert à température glaciale. C’est convivial à souhait: on est tassés, l’air climatisé fonctionne à plein régime et tout le monde semble heureux. Ce soir-là, on nous amène voir Coffee, un groupe de covers qui maîtrise outrageusement bien le soul des années 60.

Tout ce qui est Memphis soul a la part belle chez Coffee, qui puise dans le répertoire d’Otis Redding, Sam & Dave, Aretha Franklin (le début du set avec Tell Mama nous a propulsés). La grande force de Coffee: Ernest Scott. Des cordes vocales à faire brailler, un vrai de vrai. "Nous sommes comme une Chevrolet: the longer it runs the hotter it gets", lancera Scott. Ce soir-là, l’humidité fait son oeuvre et la sueur coule abondamment sur notre visage, tellement qu’il faut s’essuyer le front après chaque question. Fait chaud.

Si Dorothy Prime est aussi à l’aise à Montréal que lors de la courte prestation que j’ai vue au brunch gospel à Donaldsonville, vous allez être soufflé. La dame de Shreveport a côtoyé Otis Redding et plusieurs autres; et, une fois sur scène, elle semble sous l’emprise d’une force surnaturelle et se déploie comme une reine: tout le soul, le funk et le R&B sont magnifiés quand c’est elle qui chante. Une petite dame pleine d’énergie qui en impose. Les Montréalais vont adorer.

Bref, ce voyage à La Nouvelle-Orléans, musicalement et journalistiquement parlant, a confirmé ce que je pensais: les musiques des Louisianais sont indissociables de leur vécu. On s’intéresse à la musique à travers ses gens. Aussi, tous ces groupes qui seront à Montréal sont aussi différents les uns des autres. Les programmateurs Laurent Saulnier et Dan Berhman ont flairé ça loin. Ce que vous verrez sur la scène louisianaise, ce sont des trésors de voyage. Dansez maintenant!

Du 28 juin au 8 juillet
Sur la scène Louisiane

Parade à 17h30 tous les jours
Croisière cajun: deux départs par jour