

Ekova : Dans tous ses éclats
12 juillet
Si elle dégage une touche de mysticisme, c’est probablement qu’elle est tout droit tombée de l’Olympe, où, muse de Zeus, elle n’a comme souci que le chant, gardant l’âme de ses sujets libre de chagrin. Ekova est de retour en ville, et DEIRDE DUBOIS est là pour nous rappeler que le charme opère, toujours.
Catherine Morency
Depuis plus de trois ans, la légende Ekova plane sur Québec. D’abord découvert par quelques adeptes de Dead Can Dance et de Cocteau Twins, le quatuor retient l’attention du public lors de sa première prestation au Festival d’été, en juillet 1999. Une voix tantôt langoureuse, tantôt franchement rock sur fond de lyre et percussions: le résultat, voluptueux, n’a pas manqué de charmer les foules, qui sont revenues plus d’une fois danser sur les capsules électroacoustiques de la formation. Depuis, les voies d’accès à sa musique se sont multipliées. Que ce soit lors de son retour l’an dernier sur les planches du D’Auteuil ou par le biais de son dernier album, Space Lullabies and Other Fantasmagore, Ekova ne cesse d’étonner le public, qui peut s’attendre, cette année encore, à une version renouvelée de son art. La chanteuse du groupe, Deirde Dubois, parle de cette recherche d’un ailleurs musical.
L’art de l’évasion
La voix, au bout du fil, est aussi limpide que dans Aurora’s Flight, une chanson pleine de finesse que l’on trouve sur le dernier album d’Ekova. Du langage jusqu’au propos, de la parole jusqu’au chant, Deirde Dubois semble ne jamais quitter cet état qui, non loin de la transe, fait d’elle une bête de scène dont la personnalité évanescente transcende geste et parole. Enflammée, elle raconte la relation quasi mystique qu’elle entretient avec la création musicale. "J’espère faire rêver; voilà le titre du disque Space Lullabies and Other Fantasmagore [Comptines spatiales et autres fantasmagories]. Je pense que même en éveil, on est pris par ce sentiment de rêve inéluctable. La musique parle à une partie de notre conscience qui est très mystérieuse, elle perce nos émotions. Finalement, ce qu’on crée, c’est un paysage musical dans lequel chacun des musiciens tente l’évasion de soi."
Une fois l’idéal posé, elle parle du processus exploratoire qui précède et construit la touche Ekova. "Lorsqu’on se rencontre pour jouer ensemble, ça part du plus minime, de minuscules cellules musicales, qui vont toucher l’inspiration en chacun de nous; chacun trouve son histoire, son émotion et son discours, partant toujours d’un élément infiniment petit. Après on construit, et par-dessus cette construction, on se laisse des plages de liberté, où l’on peut batifoler. C’est un travail qui naît dans la spontanéité, mais qui demande une écoute de l’autre et une concentration sans faille. Le plus important a toujours été la liberté d’expression de chacun. Pour moi, Ekova, c’est d’abord cette liberté, un lâché artistique et personnel, une recherche de l’inconnu qui est en nous, et la tentative ultime d’aller toujours vers de nouvelles sensations", expose Deirde, visiblement consciente que son tempérament contemplatif, presque ingénu, peut facilement déconcerter. Ce désir d’évasion est plus que palpable sur le dernier album d’Ekova. De plage en plage, Space Lullabies instaure une forme différente de délire verbal, un langage inventé de toutes pièces par la chanteuse. À cela s’ajoutent des sonorités tantôt médiévales (générées par l’utilisation d’instruments anciens), tantôt avant-gardistes (un savant mélange de beats électros et d’échantillonnages faits des bruits de la nature les plus inusités). Le résultat est fracassant: chaque chanson possède un profil très typé et pourtant, Space Lullabies est conduit en entier par la même folie débridée, générant une unité au sein de l’oeuvre.
Work-in-progress
Quoique constitué de quatre musiciens, le groupe laisse à Deirde le soin d’accomplir la première étape de la création. Les choses se passent souvent ainsi: musicienne autant que chanteuse, elle recherche d’abord l’inspiration sur le violoncelle, puis improvise quelques mélodies. Les mots surgissent ensuite d’on ne sait quelles eaux troubles. Après avoir passé plusieurs heures d’improvisation sur deux ou trois accords, Deirde considère essentiel qu’à cette charpente viennent s’ajouter émotions et souvenirs, comme autant de matériaux bruts participant à l’élaboration d’une musique intime et personnelle. Ainsi, chaque disque d’Ekova est un journal intime dérivant page après page, note après note dans les fantasmagories du groupe. "Nous créons notre musique à partir d’un matériel très brut: la psyché, l’imagination, des espaces un peu insondables de nous-mêmes; ces lieux, tous peuvent y avoir accès en eux, et c’est ce qui fait que les gens, sans comprendre ce que je dis, ressentent la musique et la pénètrent avec nous", explique-t-elle. Ajoutez à cela le charisme fou de la muse, qui en concert ne manque jamais d’hypnotiser la salle avec des harmonies vocales souvent improvisées et un art du mouvement qui redéfinit la sensualité. L’édifice tient sur de solides assises.
La force de l’unité
Bien que le premier mouvement créateur vienne souvent de son travail en solitaire, Deirde parle abondamment des musiciens qui l’entourent, et avec qui la chimie s’est peaufinée au fil des ans. Arash Khalatbari est né au Liban, d’où il a rapatrié des percussions que les jeunes générations de musiciens avaient laissé au grenier depuis longtemps. Mehdi Haddab, lui, a quitté son Algérie natale en emportant des instruments kabyles anciens, dont l’oud (ancêtre de la lyre). Lorsque les compositions musicales de ses deux acolytes s’intègrent aux mélodies ésotériques de Deirde, la trame qui en résulte prend une forme à cheval entre la musique moyen-orientale et un rock bien frappé.
Ce qui les a réunis: Paris, lieu de convergence de plusieurs cultures, qui fait de cette ville un bouillon où toutes les saveurs ont droit de résidence. Lorsqu’on l’interroge sur leur rencontre, Dubois s’enflamme: elle arrive à peine à croire à une telle unité, née par ailleurs dans la diversité la plus complète. D’après elle, c’est leur curiosité sans bornes pour les instruments anciens et pour la musique de chacun, doublée d’un respect jaloux de leurs libertés respectives, qui a mis au monde cette complicité. "Moi, j’ai écouté beaucoup de Dead Can Dance et de Cocteau Twins, des groupes qui font de la musique plutôt traditionnelle, notamment Dead Can Dance, dont la musique est presque médiévale. J’ai découvert la musique orientale grâce à Mehdi, et tout de suite j’ai vu qu’il y avait énormément de liens entre ces deux types d’expression. Nous nous sommes donc inspirés de nos connaissances respectives pour tendre des ponts entre les styles. C’est peut-être pourquoi notre musique possède cette ouverture sur l’imaginaire."
Si l’utilisation originale des instruments anciens lui a permis de créer un style qu’on peut difficilement qualifier de pop, Ekova s’inquiète des étiquettes et refuse de se faire emboîter dans le contenant "world music". La résonance des peaux et la vibration des vieilles cordes n’a jamais servi à faire vendre du pittoresque de circonstance. Au contraire, l’exploration de ces instruments a inspiré aux membres une démarche presque ludique, dont l’improvisation demeure le fondement. Elle leur insuffle aussi l’audace d’enjamber les frontières qui séparent souvent des époques et des cultures différentes. "Bien que le monde qui nous entourait était plus peuplé de synthés que de violoncelles, on a eu envie de se consacrer à la découverte de ces instruments si beaux, dans leur acoustique et dans leur histoire", raconte Deirde.
Ce son, épuré et raffiné depuis Soft Breeze & Tsunami Breaks (leur premier album), se distingue par un caractère insolite qui ne manque pas de placer le spectateur dans un état de fébrilité devant l’inconnu. Voyages exploratoires qu’ils ne se refusent jamais eux-mêmes, et qui engendrent au sein du groupe une intimité dont Dubois est très fière. "Depuis Space Lullabies, nous avons atteint une ouverture et une perméabilité par rapport aux autres membres du groupe. Nous arrivons, je crois, à faire de la musique une forme de méditation: celle-ci naît de l’utilisation personnelle, presque organique, que nous faisons des rythmes et des sons qui nous bercent et nous transpercent, touchant des parties de la conscience et aidant à la libération."
Rock machine
Sa prestation à Québec, l’été dernier, a prouvé qu’Ekova n’est pas une entité stagnante. Déjà amorcé sur les disques antérieurs, un virage délibéré vers l’électronique a haussé sans scrupules les platines au même rang que les instruments acoustiques. Ainsi, l’adhésion de Cyril Dufay, D.J., au trio, n’est pas fortuite. Dubois présente cette incursion de l’électronique comme le résultat naturel de leur évolution. "Aucun de nous n’est un puriste; on ne fait pas de musique traditionnelle, on fait des morceaux qui sont des compositions personnelles. Tous, on a grandi dans le monde actuel, et nous voulons participer à une culture qui parle au présent. On a tous écouté du free jazz, du rock expérimental, de l’électronique industrielle, et nous en sommes héritiers. Nous n’avons pas intégré un D.J. pour des raisons commerciales, en nous disant: "On va mettre des machines parce que c’est ce qui se vend le plus." En fait, il y a des centaines de manières d’élargir un orchestre. Il se trouve qu’on a travaillé avec l’électronique, et que c’est elle qui a dressé le pont entre le moderne et l’ancien, et d’une certaine façon, entre la réalité et le rêve."
Vision onirique ou incarnation du charme à l’état pur, Ekova repousse, encore une fois, les limites de la séduction par le biais d’un son qui est désormais le sien. Rien de tel que quelques comptines spatiales pour raviver la braise et entretenir le fantasme.
Les 12 et 13 juillet
Le Complexe Méduse
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