Juliette Gréco : La dame en noir
Musique

Juliette Gréco : La dame en noir

Muse, égérie, inspiratrice… peu de femmes peuvent véritablement prétendre à ces termes galvaudés à l’extrême. De toutes ces créatures admirées et admirables, Juliette Gréco est certainement la plus digne de ces honneurs. Elle a chanté les plus grands, et ses contemporains lui vouaient une adoration sans bornes.

Muse, égérie, inspiratrice… peu de femmes peuvent véritablement prétendre à ces termes galvaudés à l’extrême. De toutes celles admirées et admirables, Juliette Gréco est certainement la plus digne de ces honneurs. Des vers éternels d’Apollinaire aux touchantes drôleries d’un Gébé, de Boris Vian à Étienne Roda-Gil, sans oublier Mac Orlan, Prévert, Queneau ou Renoir, elle a chanté les plus grands, et ses contemporains lui vouaient une adoration sans bornes. Jean-Paul Sartre, fort inspiré, écrira un jour à son sujet: "Elle donne des regrets au prosateur, des remords. Le travailleur de la plume, qui trace sur le papier des signes ternes et noirs, finit par oublier que les mots ont une beauté sensuelle. La voix de Gréco le leur rappelle. Douce lumière chaude, elle les frôle en allumant leurs feux."

La voix de Gréco – reconnaissable entre mille – est là, au bout du fil, et le journaliste comprend soudain le frisson qui traversa jadis l’auteur de La Nausée. "Qu’ont-ils trouvé en vous, tous ces grands auteurs?" s’interroge-t-on. La réponse est aussi brève que modeste: "Une interprète." Mais encore? "Il faut servir au mieux l’esprit de l’auteur, ce que je m’efforce de faire, poursuit-elle. Étrangement, la plupart des auteurs que j’ai chantés m’avouaient ne pas reconnaître leurs textes. C’est que j’ai une personnalité assez forte; j’ai tendance à phagocyter les textes. Je pense que c’est aussi ça, être interprète: apporter sa propre expérience de la vie et sa propre compréhension des mots que l’on chante."

Elle continue d’explorer la plume des auteurs contemporains. Dans les années 90, elle chantera Étienne Roda-Gil, puis, plus récemment, sur Un jour d’été et quelques nuits, des textes de Jean-Claude Carrière, l’auteur du fantastique roman L’Adversaire. Il y en a d’autres, aussi, qui viendront peut-être un jour: "J’aimerais chanter Cabrel et Souchon, que j’aime beaucoup, ou encore Jonasz, que j’adore. Mais Jonasz est un homme de jazz, et moi je ne suis pas une femme de jazz. À mon avis, quand on n’est pas Ella Fitzgerald, ça ne vaut pas la peine d’essayer. Il faut faire ce que l’on sait le mieux faire, et le jazz, pour moi, demande un certain état d’esprit, voire une couleur de peau que je n’ai pas."

Ce que Juliette Gréco sait faire, outre chanter, c’est vivre avec une passion qui exclut d’emblée l’immobilisme. Non seulement tourne-t-elle encore avec ferveur (au moment de notre conversation, elle revenait tout juste de Norvège après avoir visité pour la énième fois le Japon et l’Allemagne), mais cette femme active est aussi une activiste; et se bat depuis des années au sein d’une organisation de protection de Saint-Germain-des-Prés, le quartier auquel on l’associera toujours. "Je trouve ça normal que l’on m’associe à Paris, car c’est là que je suis vraiment née, dira-t-elle. Ma première mère était la mienne, ma deuxième est Paris. Ils sont en train de nous abîmer de manière très grave notre quartier; il faut s’insurger lorsqu’on voit les librairies être remplacées par des marchands de vêtements!" Y aurait-il une certaine nostalgie de la grande époque des Deux Magots dans cet engagement? "Ce n’est pas par nostalgie; au contraire, je veux simplement garder ce Paris vivant.." Entre nous, il n’y a pas de meilleur moyen de garder avec soi le souvenir des belles années de Saint-Germain-de-Prés qu’en écoutant Jolie Môme, Paris Canaille ou Accordéon. Et en allant voir celle qui s’est déjà décrite elle-même comme "Une femme debout… Même couchée, debout".

Le 28 juillet
À la salle Wilfrid-Pelletier