

Mickey 3D : Beau relief
Ils sont entrés dans les chaumières hexagonales en criant La France a peur et ils viennent tout juste de déclarer La Trêve. Petit phénomène, Mickey 3D s’inscrit dans une plus grande mouvance: une sorte de renouveau de la pop française.
Nicolas Tittley
Propulsé par un titre accrocheur en forme de slogan (l’incontournable La France a peur), Mickey 3D roule maintenant dans le wagon de tête de la nouvelle pop française. Derrière ce nom bizarre, deux types: Mickey, chanteur nonchalant et gratteur de six cordes, et Jojo, batteur, bassiste et bricoleur de sons. Ils ont bien quelques machines, mais ces praticiens des méthodes punk sont habitués à faire beaucoup avec des bouts de ficelle: leur premier album autoproduit, Mistigri Torture, qui fut relancé tel quel par Virgin il y a un an, n’aura coûté qu’un maigre 500 $ à produire. Certains diront que ça s’entend; mais, dans leur grande simplicité, les petites chansons bancales de Mistigri Torture séduisent. "On n’aime pas surcharger les trucs, déclarera simplement Mickey. Et puis il fait dire qu’à l’époque du premier disque, on n’avait vraiment pas beaucoup d’argent."
Secret malheureusement bien gardé, La France a peur s’insinue insidieusement dans notre cortex cérébral. On croise Mickey 3D dans les festivals français en espérant que la multinationale qui les abrite daigne leur donner une chance sur nos côtes, ce qui arrivera enfin au début de l’année 2001. Nous ne serons pas longtemps en manque de nouveau matériel, puisque à peine quatre mois plus tard, La Trêve est apparu dans les bacs de nos disquaires. Le groupe est maintenant désormais un trio: Najah a maintenant intégré officiellement les rangs à titre de claviériste et d’accordéoniste. On craignait de les voir corrompus par la méchante major, mais on sera vite fixé sur leur état de santé. Le son est plus propre, certes, les claviers et les boucles donnent un relief jusqu’alors inouï, mais la fraîcheur ne s’est pas fanée. "On ne voulait pas changer notre façon de travailler et faire un disque hyper produit, lance Mickey. Tout de suite, les gens nous auraient dit: "Ça y est, ils ont signé avec Virgin et ils sont entrés dans le moule." Avec l’argent qu’ils nous ont donné, on a préféré acheter un peu de matériel pour pouvoir continuer à travailler à la maison avec nos techniciens à nous, plutôt que d’embaucher un gros producteur qui aurait lissé le son. On fait encore nos bricolages, avec de petites améliorations techniques. C’est une simple évolution par rapport au premier, pas une révolution."
Village global
D’où sort ce petit phénomène? De Paris, de Marseille, de Lyon? Pas du tout. Pas même de Rennes, ou de Strasbourg. Non, les membres de Mickey 3D viennent d’Écotay L’Olme, un bled de moins de mille habitants situé à quelques kilomètres de Saint-Étienne, où ils habitent toujours. "On est très attachés à notre village, pour plusieurs raisons, explique Mickey. D’abord, en ville, trouver un local où répéter et des salles où jouer, c’est pas évident: alors que dans notre campagne, on peut faire du bruit à toute heure du jour ou de la nuit sans déranger les voisins. Et puis on veut pouvoir gérer notre carrière d’ici; s’il fallait obligatoirement qu’on déménage à Paris pour que Mickey 3D existe, on arrêterait probablement le groupe! De toute façon, avec les nouvelles technologies de communication et les studios maison, plus besoin de monter vers la capitale. Regarde Jean-Louis Murat, il est enfermé au fin fond de l’Auvergne et il fait son petit bonhomme de chemin sans rien demander à personne." Sur La Trêve, on retrouve même une sorte d’ode à la vie campagnarde (2, 3 jours à Paris) dont le penchant régionaliste n’a pourtant pas empêché le groupe se faire entendre dans tout l’Hexagone.
Ici, on les attend toujours. Après les avoir aperçus brièvement aux Transmusicales de Rennes, on les a revu plus longuement à Bourges, lors d’un programme triple de musiques bien françaises qui mettait également en vedette les Têtes Raides et Yann Tiersen. La scène est à l’image de la musique: dépouillée. Mais derrière les quelques abat-jour qui lui servent de décor, le groupe se démène avec une énergie communicative qui nous permet de déclarer sans sourciller qu’ils sont prêts à accéder au trône de Louise Attaque. "Je me souviens bien de ce concert, c’était vraiment une belle soirée, d’autant qu’on visitait Bourges pour la première fois, se rappelle Mickey. Peu de temps après, Yann nous a invités à faire la première partie de ses deux concerts à l’Olympia de Paris." C’est ce qu’on appelle entrer par la grande porte. Pas mal pour un groupe qui a fait ses débuts en jouant dans des pizzerias.
Mickey 3D venait de s’inscrire en douce dans une famille grandissante, qui englobe un tas de groupes différents, élevés en grande partie à la pop anglo-saxonne (Mickey cite systématiquement la trilogie Faith, Pornography, Seventeen Seconds, des Cure, comme choix d’île déserte), mais qui a choisi de s’exprimer avec ses mots et de ne pas renier son héritage culturel. Ils s’appellent Louise Attaque, Yann Tiersen, Dionysos, Cornu, Little Rabbits, et ils sont une chouette bande de potes. "On a développé de belles relations avec tous ces groupes; on est bien copains avec M aussi. Maintenant, y a plus d’esprit de compétition, c’est plutôt une communauté d’esprit. Et y a aussi le public qui fait partie de l’équation: de plus en plus de gens en ont marre de Lara Fabian et ont envie d’écouter des musiques différentes en français."
La France n’a plus peur
Ça peut sembler banal, comme ça, mais l’émergence de cette nouvelle génération de musiciens coïncide avec une réappropriation de la langue française. À quelques exceptions près (Tahiti 80, Les Thugs et quelques autres), les jeunes formations françaises n’hésitent plus à chanter dans leur langue. "Il y a des groupes qui ont fait vraiment beaucoup de bien à la musique française; je pense à la Mano Negra ou à Noir Désir, qui nous ont amenés à comprendre que le français n’était pas uniquement bon à fabriquer de la variété à la Michel Sardou. Pour nous, le choc est arrivé avec Dominique A: pendant des années, j’avais fait du rock assez puissant, exclusivement en anglais, mais en entendant ses chansons, je me suis mis à vouloir redécouvrir Brel, Ferré, Barbara…"
Au-delà de cette utilisation du français (pas exclusive, puisque l’un des meilleurs morceaux de La Trêve, Storiz, est chanté dans la langue de Will Oldham), on sent aujourd’hui chez Mickey une sorte de retour aux sources franchouillardes, qui lui a même valu, en quelques occasions, d’être taxé de réactionnaire. Pourquoi? D’abord parce qu’il a osé consacrer un morceau au plus célébré des chefs de la Résistance (Jean Moulin) et parce qu’il a écrit une ode aussi sobre que touchante à son aïeule (Ma grand mère) qui fleure bon la lavande et les roses. Il semble qu’en France, il ne soit pas de bon ton de se regarder le nombril. Pour un peu, il subirait les foudres de Serge Kaganski, le journaliste des Inrocks qui a tiré à boulets rouges sur Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain qui, paraît-il, aurait des relents de Douce France lavée à l’eau de Vichy. "Ma grand mère, c’est un morceau qui n’a rien de nostalgique; je ne regrette pas une France d’une certaine époque et je ne crois pas que c’était mieux avant, précise Mickey, encore étonné qu’on puisse y trouver matière à débat. Lorsqu’on regarde vers quoi on se dirige, avec la mondialisation et cette façon que l’on a de pourrir la planète, on a de quoi se dire que l’avenir est un peu glauque. C’est pour ça qu’on devrait parfois se tourner vers le passé pour apprendre de ceux qui nous ont précédés. Et puis, merde, Jean Moulin, c’était quand même un grand homme!"
Peut-être que ce qu’il y a de plus choquant dans ces deux morceaux, c’est leur franchise toute nue, à des lieues du cynisme et de l’humour qui caractérisent la plupart des textes de Mistigri Torture. D’un côté, on y retrouvait des titres plus "sociaux " comme La France a peur, dont le sérieux est complètement désamorcé par un délirant monologue de Jojo ("Au Soudan y’a eu 2660 millions de morts, mais on n’en à rien à branler du Soudan parce que (…), tu vois, les mecs qui sont super loin, on n’en a vraiment rien à foutre!"). De l’autre, il y avait La Saint Glin Glin, petite bluette sentimentale dans laquelle chaque phrase de Mickey est interrompue par ce même Jojo, qui débite tellement d’âneries qu’il force le chanteur à s’arrêter. "À l’origine, je m’étais amusé à écrire une petite chanson d’amour cucul, explique Mickey. Quand Jojo s’est mis à faire le con derrière moi, je l’ai laissé aller parce que je trouvais que ça cadrait parfaitement avec l’esprit du texte. Avec les conneries de Jojo, impossible de la prendre autrement qu’au deuxième degré. Pour moi, l’humour et le cynisme, ce sont les meilleures façons de faire passer des choses sérieuses. Regarde Coluche: il faisait rire, mais il faisait aussi réfléchir les gens comme pas un."
Le 1er août, à 20 h
Devant le Complexe Desjardins
Le 2 août, à 23h
Au Spectrum