

Harel chante Félix en colère : L’ire entre les lignes
Survivant de la belle époque du rock au Québec, PIERRE HAREL s’est vu attribuer la lourde tâche de restaurer une partie de l’oeuvre de Félix Leclerc. Après de nombreux échecs, l’ex-Offenbach et ex-Corbeau est finalement parvenu à ses fins. Son désir le plus intime: remettre Félix au goût du jour. Engagez-vous, qu’ils disaient.
David Desjardins
"Félix Leclerc, c’est pas ce qu’il y a de plus hot ces jours-ci… Et moi non plus, sur le plan de la rentabilité commerciale", rigole à demi un Pierre Harel conscient de l’évaporation rapide des courants culturels dans un monde qui a fait de la culture un produit jetable après usage.
Pourtant, Harel, qui a connu ses heures de gloire à une époque où le rock dominait les palmarès, entretient maintenant certaines velléités commerciales pour son projet intitulé Harel chante Félix en colère. Déclinant les fréquences radiophoniques montréalaises et leurs vocations musicales respectives, le parolier démontre que ses échecs commerciaux lui auront du moins permis d’analyser la faune médiatique en long et en large et d’en connaître les possibilités.
Si cet hommage à Félix Leclerc se veut avant tout une refonte plus moderne d’une oeuvre qui, sans ce support, ne trouverait jamais le chemin des diffuseurs privés, il s’agit aussi pour le rockeur de reprendre une partie d’un marché qui ne voit en lui que le porteur d’une idée nostalgique du rock. Lucide, Harel allait même, l’année dernière, jusqu’à affirmer qu’il se considère comme étant désormais un artiste underground dans un Québec sous l’emprise de la recette culturelle américaine. "Le meilleur service qu’on pourrait rendre à Félix est certainement de le ramener à la radio", croit-il. Malheureusement, il ne suffit pas d’y croire.
La voix du courroux
Jovial, Pierre Harel évoque la genèse de son nouveau "bébé" dans les moindres détails, n’omettant en rien les descriptions de lieux, d’heures et de situations. En bref, il s’agit d’abord d’un projet télé (dont il n’était pas l’instigateur et qui, après deux échecs par manque d’intérêt de la part des producteurs, verra finalement le jour) qui, dans les mains d’un producteur emballé par la chose, a pris la voie qu’on lui connaît désormais: "Quand Guy Latraverse m’a téléphoné, il m’a demandé ce qui était advenu de mon projet de chanter Félix en colère. Je n’avais jamais parlé de cet aspect de colère, mais j’étais très satisfait de ça. D’autant plus que Latraverse est quelqu’un qui livre la marchandise."
Une fois les paramètres établis, celui à qui on doit plusieurs des grands textes d’Offenbach met son projet en branle et s’adjoint les services de François Dompierre. Malheureusement, les deux comparses se heurtent à une impasse créative qui les oblige à mettre un terme à leur association. "Tout le monde sait que Harel peut être en colère, mais Félix, c’est une autre histoire. C’était une colère de Canadien-français, comme l’étaient mon père et mon grand-père… Félix n’était pas colérique, il ne manifestait pas son mécontentement de façon tonitruante, c’était donc assez difficile de traduire ça en respectant sa musique originale", explique le parolier. Dompierre quitte donc le navire dans la bonne entente, mais laisse son collègue seul avec le fantôme de Félix.
Souvent affligé mais jamais abattu, Pierre Harel ne voit d’autre issue que celle de reprendre le collier accompagné de sa "bande de voyous", soit Michel Lamothe, Johnny Gravel et Roger "Wezo" Belval (noyau d’Offenbach) auxquels se sont joints Michel Bessette et Pierre Champoux, tous deux de Corbach. Et puisque plusieurs d’entre eux ont déjà touché à l’oeuvre du poète dans différents contextes, le travail n’en est que plus clair: Harel voit enfin la lumière au bout du tunnel.
Rock en stock
Malgré leur âge, il semble que ces rockeurs n’aient rien perdu de leur fougue et, si la recherche de textes plus caustiques s’avère relativement ardue, les possibilités de mutations musicales sont quasi infinies, la musique de Félix étant un matériau simple et malléable. "Les chansons de Félix Leclerc, dans les dernières années de sa vie, se ressemblent toutes sur le plan musical, explique Harel, et j’ai l’impression qu’il se souciait beaucoup moins des musiques et de la mélodie pour porter plus d’attention à ses textes."
Poursuivant cette volonté de renouveau sans toutefois porter ombrage à l’oeuvre première, le groupe entreprend de redonner vie aux chansons du poète en empruntant les formules classiques du rock, du country et de la ballade en touchant, ici et là, aux genres plus récents comme le punk et le grunge.
Un spectacle en montagnes russes qui, comme le conclut Pierre Harel, n’évacue en rien tout le côté lyrique de l’oeuvre: "Je ne crie pas, je n’ai jamais aimé AC-DC [rires], et j’ai vraiment voulu faire ça dans le respect de nos aînés, mais sans pour cela tomber dans le rigodon. C’était primordial que les textes soient clairs, qu’on comprenne tout, même si c’est très pesant par moments."
Le 8 septembre
À la Maison de la chanson