

Juan Carlos Caceres : Nouveau tango à Paris
Proclamé père du nouveau tango, JUAN CARLOS CACERES propose une relecture plus honnête de l’histoire argentine et, du même coup, ravive sa musique en renouant avec l’esprit populaire d’inspiration carnavalesque duquel elle est véritablement née.
David Desjardins
Peintre, poète, pianiste, tromboniste et chanteur doté d’une voix rauque, Juan Carlos Caceres ne se contente pas de perpétuer une idée convenue du tango argentin, favorisant plutôt la recherche de ses racines culturelles, ses musiques mères. Un retour en arrière, historique et musical, qui rétablit aussi une portion longtemps occultée de l’histoire de l’Argentine: celle des esclaves d’origine africaine et de leur influence sur la culture nationale.
De retour d’un prolifique voyage à Buenos Aires, Caceres parle abondamment de sa récente expérience en mère patrie depuis sa résidence parisienne. Principale constatation: s’il accepte difficilement son rôle de théoricien – préférant transmettre ses connaissances à travers le catalyseur qu’est la musique – il doit désormais assumer ses fonctions de père d’un nouveau tango, qui trouve sa source à même le creuset culturel argentin. Le poète et musicien se fait pédagogue.
Toujours considéré comme marginal chez lui, il s’active à réhabiliter une histoire de l’Argentine qu’il qualifie de "non officielle". "J’ai donné une master’s class à l’Académie nationale du tango à Buenos Aires en compagnie de quelques grands du tango. Pour parer aux critiques – et pour justifier mon approche -, j’ai d’abord donné un petit cours d’histoire de l’Argentine et j’ai été très surpris de constater [qu’il y avait de nombreux aspects de l’histoire que les étudiants] ne connaissaient pas du tout. On m’a même demandé d’où je tenais mes sources et j’ai du citer des écrivains, des auteurs qui parlaient de cette période compliquée de notre histoire, des guerres civiles, parce que tout s’est joué à ce moment-là pour les Noirs et l’esclavagisme. "
Une base de données historiques fondamentale pour Caceres, qui voit dans le tango l’une des premières world music du monde, un creuset culturel qui, à l’époque, s’alimentait des traditions européennes, africaines et créoles. Avec la réécriture de l’histoire sous la dictature, les autorités argentines avaient épuré et blanchi le tango pour en faire la musique nationale, occultant du même coup son métissage originel. "Il y en a même en Argentine qui adoptent une position négationniste, allant jusqu’à réfuter la présence noire. C’est un problème grave, cela affecte la sociologie, la politique, alimente le racisme… Le tango d’export qu’on connaît se trouve donc, malgré lui, éconduit dans l’histoire dite officielle."
Selon Caceres, c’est l’apport des percussions (d’origine africaine) qui insuffle une seconde vie au tango, permettant aussi d’évacuer partiellement le marasme ambiant au profit d’une facture plus festive: "Le côté mélancolique n’est qu’un versant du tango, ça convenait pour le commerce [afin de le définir pour les marchés], mais le problème est que je n’ai jamais trouvé ça vrai parce que les gens du peuple aiment s’amuser. Les Africains d’Argentine proposent un tango avec du rythme et la gaieté vient des percussions. C’est la résurgence de l’esprit du carnaval en quelque sorte."
À Paris depuis 1968, Caceres a longtemps chanté le déracinement et le spleen inhérent au tango argentin; avec son plus récent album, Toca Tango, il renoue définitivement avec les origines du genre: "Je voulais rétablir le côté de la gaieté qui se dégage de cette musique, malgré la mélancolie, confie-t-il. C’est la musique de l’underground, l’alternative populaire des fêtes, des masses qui se retrouvent pour danser, chanter, de manière très humble parce qu’ils sont pauvres… Le soir, au lieu de se lamenter devant la télé, même les gens de classe moyenne sortent dans les rues et, au son de la musique, apprennent les pas de danse, c’est absolument insolite. Je trouve formidable ce dynamisme que j’essaie de traduire avec mon dernier disque."
Du 18 au 20 octobre
Au Théâtre Petit Champlain
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