Pranke-Papasoff-Rieu : Le jazz au coeur
Musique

Pranke-Papasoff-Rieu : Le jazz au coeur

Le jazz n’a jamais eu la vie facile au Québec: rares sont les étiquettes consacrées au genre, rares sont les salles qui mettent des jazzmen au programme. La situation est-elle immuable? Nous en avons discuté avec THÜRYN VON PRANKE, CHARLES PAPASOFF et YANNICK RIEU, tous de passage à Québec à l’occasion de l’événement Rideau.

Le Québec a beau se targuer de compter une foule de jazzmen de talent, il ne saurait toutefois leur offrir la carrière d’envergure dont ils rêvent. Certes, le Festival international de jazz de Montréal, tout comme certains événements ponctuels et l’octroi de subventions à divers musiciens, a quelque peu amélioré la situation ces dernières années, mais beaucoup de travail reste à faire: "Une fois que tu as fait le Festival de jazz, des maisons de la culture et quelques gros shows, il n’y a plus rien, tu as fait le tour, indique le pianiste Thüryn Von Pranke. C’est la même chose pour les concours comme le Tremplin, qui se veulent des tremplins pour la relève: ça donne un peu d’exposure, tu as un show au Festival de jazz, mais après, c’est fini…"

Jazzvivor
Qu’on ne se méprenne pas: les jazzmen ne sont pas amers. Les mots de Thüryn Von Pranke, comme ceux de ses collègues, traduisent une connaissance aiguë de leur milieu, plutôt qu’une quelconque désillusion. Lorsqu’ils ont désiré consacrer leur carrière au jazz, ils savaient déjà que pour vivre de leur art, ils devraient cumuler les projets et les piges ou songer à l’exil.

Le saxophoniste Yannick Rieu, qui a récemment fait paraître Little Zab Volume 2, n’a pas hésité à ouvrer en France et à jouer avec les Gilles Naturel, Ricardo Del Fra et Dee Dee Bridgewater pour parfaire son jeu et élargir son public. "Je crois qu’il n’y a aucun musicien de jazz qui reste dans sa ville ou le coin où il est né et vit de sa musique, pas même les gens de New York, indique-t-il. Ils vont se promener partout aux États-Unis et s’ils ont de la chance, ils vont voyager. Cette musique-là n’est pas une musique populaire, donc c’est impensable pour un musicien de jazz de ne faire que du jazz et d’en vivre au Québec. Je parle de vivre du revenu des concerts; si on est boursier, ça aide."

Pour le saxophoniste et multi-instrumentiste Charles Papasoff, les choses se sont réglées au fil des ans. Actif tant dans le milieu jazz que dans celui de la musique actuelle, il a multiplié les collaborations entre les diverses disciplines artistiques et s’est donné le moyen d’endisquer ses ouvres: "Je me suis tanné de demander: "Est-ce que je peux être sur votre étiquette?" et j’en ai créé une pour subvenir à mes besoins immédiats et à ceux de mes amis, raconte-t-il. Depuis 1997, j’ai ma propre compagnie qui s’appelle Nisapa. On a publié quatre disques, dont deux de moi."

Popularité impossible?
Selon Yannick Rieu, le jazz est fondamentalement un genre marginal. Et pour lui, pas question de tenter de le rendre plus accessible en changeant son style musical. Aussi, bien que l’album qu’il fera paraître au printemps prochain soit davantage axé sur l’électronique, ce n’est nullement pour faire une courbette à la mode. "Je fais la musique que j’ai envie de faire et si les gens embarquent, tant mieux, sinon tant pis, explique-t-il. Soit que les gens n’ont pas compris ce que j’ai voulu faire, soit que j’ai manqué mon coup. Jusqu’à maintenant, ça n’a jamais été un but pour moi d’être populaire et j’arrive à vivre convenablement de ce que je fais."

Thüryn Von Pranke voit les choses autrement. Après avoir enregistré un premier disque acoustique fort respectueux de la tradition intitulé What’s Up?, il compte explorer un nouveau registre, voisin du drum’n’bass, afin d’élargir le rayonnement de sa musique. "Il ne faut pas avoir peur d’être plus accessible, croit-il. Et ce n’est pas une question d’argent, car si je voulais faire de l’argent, je ne ferais pas de jazz! Dans le jazz, il y a un côté très cérébral qui m’intéresse, mais je voulais que les gens puissent se relier à ma musique de façon physique, qu’ils puissent danser dessus. […] Mais il ne faut pas se leurrer, le jazz a toujours été underground et le restera toujours."

Sous le rideau
Cette semaine a lieu l’événement Rideau, cette série de showcases où les artistes se produisent durant une vingtaine de minutes devant les diffuseurs. Thüryn Von Pranke, Charles Papasoff et Yannick Rieu y seront, tous pour la première fois ou presque, avec leur trio respectif.

Heureux de s’y produire, ils reconnaissent tout de même que la musique qu’ils présenteront ne sera pas nécessairement la plus prisée. "C’est possible qu’il y ait une certaine réserve et qu’on préfère miser sur des valeurs sûres, indique Charles Papasoff. Le jazz est quelque chose de plus risqué, mais c’est aussi ce qui fait sa force. Lorsque tu viens voir un spectacle de jazz, tu vis une aventure, et avec l’impro, tout peut arriver, c’est ce qui fait son charme. Une fois que les programmateurs vont comprendre que tout le charme réside dans le risque, ils vont trouver une façon de le vendre et de le programmer."

Si Von Pranke, Papasoff et Rieu s’accordent pour dire qu’il est toujours difficile pour les jazzmen de vendre leur spectacle et de rejoindre un vaste public, ils s’accordent aussi pour dire que la situation du jazz au Québec s’est améliorée au cours des 20 dernières années. Un nouveau label, Effendi, a vu le jour il y a quelques années, de nouveaux événements se consacrent au genre et, bien que le jazz demeure un phénomène urbain, les régions s’y intéressent de plus en plus. "Peut-être que toute la frustration des musiciens, s’il y en a une, vient du fait qu’ils ne jouent jamais assez, suggère Charles Papasoff. Mais encore là, tu vas parler à un musicien qui va jouer 24 heures dans sa journée et ce ne sera pas assez! Et ce sera vrai, car s’il pouvait jouer 26 ou 28 heures dans sa journée, il serait encore plus heureux!"

Le 21 février
Au Théâtre Capitole
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