Giant Sand : Tempête du désert
Musique

Giant Sand : Tempête du désert

Installé sous le soleil de plomb de l’Arizona, le prolifique et insaisissable HOWE GELB, l’âme dirigeante de Giant Sand, n’a jamais laissé la chaleur ralentir sa création. Suivre les méandres de son imposante discographie tient presque du miracle, mais permet de découvrir l’un des auteurs américains les plus singuliers qui soient. Conversation avec le prêcheur du désert.

"Putains de chiffres! Je dois donner un concert ce soir, et plutôt que de répéter, je me fends en quatre à essayer de déchiffrer ma déclaration d’impôts. Des chiffres, des chiffres et encore des chiffres… c’est tout bonnement inhumain!"

En 10 ans de métier, c’est bien la première fois qu’un artiste me parle de ses impôts en guise d’introduction. Pour un peu, on pourrait presque croire que le soleil de l’Arizona a définitivement grillé le cerveau d’Howe Gelb, l’homme derrière Giant Sand, l’un des groupes les plus mythiques de Tucson. Mais la conversation n’est pas dénuée d’intérêt, puisque c’est la légendaire hyperactivité créatrice d’Howe Gelb qui est responsable de ses malheurs comptables.

Dans la dernière année, Gelb a fait paraître deux albums solos sous son propre nom (Confluence, en hommage à son ami, le regretté et méconnu auteur-compositeur Rainer Ptacek; et Lull, une collection d’instrumentales au piano), et pas moins de trois disques de Giant Sand (une compil, Selections Circa 1990-2000; une espèce de réédition de son album le plus populaire, Glum, rebaptisé Unsunglum, avec l’ajout de chutes de studio; et le tout récent Cover Magazine, exclusivement composé de reprises). Ajoutez une série ininterrompue de concerts et vous avez une idée de la quantité de revenus à compiler. "D’après ce que j’en déduis, j’ai joué trop souvent pour mon bien, même si je reviens toujours de mes tournées sans un sou en poche. Donc, je suis là, à essayer de faire entrer ma vie d’artiste dans de toutes petites cases. Quelle perte de temps! Je peux comprendre comment les grosses corporations font pour frayer dans ces eaux-là, ça fait partie de la game pour eux. Mais pour nous, pauvres humains, c’est presque inadmissible de se casser la tête avec tous ces petits calculs."

D’autant qu’Howe Gelb est un homme qui se dépense sans compter. Dès ses débuts, au début des années 80, il a choisi un plan de carrière peu orthodoxe, préfigurant la scène du "country alternatif", multipliant les groupes et les collaborations (Band of Blacky Ranchette, Giant Sandworms, OP8, Friends of Dean Martinez, etc.), changeant de label au gré de ses humeurs. "Mais j’ai finalement réglé mes problèmes de label en m’associant à Thrill Jockey, décrète Howe. On s’entend super bien et ils me permettent de faire ce que je veux; et même si ce n’est pas une major, certains trucs prennent des dimensions gigantesques. Le secret, c’est d’apprendre à faire des disques qui ne coûtent rien…"

Sur Cover Magazine, son plus récent effort, Gelb met à profit son habituelle tendance à la simplicité volontaire. Avec l’aide de quelques copains (dont Polly Jean Harvey, Kevin Salem et Neko Case) et le noyau dur de Giant Sand (ses comparses Joey Burns et John Convertino, aujourd’hui mieux connus pour leur autre groupe, Calexico), il reprend à sa manière des pièces de Johnny Cash, de Nick Cave, de Goldfrapp, et même de Sonny Bono (And the Beat Goes On, hypnotique et dépouillée).

Des versions souvent distordues qui ondulent dans l’oreille comme le sol désertique se voile sous l’effet de la chaleur. Pourtant, il n’y a jamais une note de trop dans ces chansons lo-fi à l’extrême. "La musique, c’est parfois comme la peinture: tu fais quelques touches, tu te recules, tu regardes ce que tu viens de faire et tu reviens à la toile pour ajouter d’autres couleurs. Mais j’aime aussi beaucoup ce que j’appelle les field recordings, des enregistrements spontanés qui captent un moment précis dans le temps. Tu lances des trucs un peu à la sauvette et quelque chose de magique se produit."

Ces enregistrements plus crus, Howe les destine souvent à des disques au tirage limité, mais la spontanéité habite tous ses enregistrements. À l’entendre en parler, il appert que le côté lo-fi de Giant Sand (on le lui reproche ou l’en loue) ne relève pas d’un laisser-aller, voire d’un je-m’en-foutisme absolu. Il serait, en quelque sorte, l’expression d’une certaine modestie par rapport au mystère de la création. "J’ai appris très vite qu’il valait mieux ne pas tenter de mettre sur ruban tout ce qu’on imagine dans sa tête, affirme Howe. Il faut être ouvert; accepter la possibilité qu’un incident, qu’un élément aléatoire puisse être l’essentiel de la création. Ma conception de l’art est simple: pour moi, les incidents sont aussi sacrés que les gestes intentionnels. Autrement, tu affirmes que tu es le roi de l’univers et que les seules choses qui ont de la valeur sont celles que tu as sélectionnées. C’est une attitude absurde, c’est comme nier tout ce qui se passe autour de toi, alors que la vraie magie, la vraie beauté, c’est de se retrouver en plein coeur de choses qui nous dépassent et d’y survivre. Laissons aller les choses, laissons-les nous traverser, nous imbiber. Et cessons de croire que nos sens peuvent asservir et dompter cette magie; au mieux, ils ne peuvent que la retenir un moment."

Voilà ce que représentent les innombrables parutions d’Howe Gelb: de petits polaroïds du chaos perpétuel de l’univers, des parcelles de magie créatrice venues étoiler l’immensité du désert qu’il habite. Et le plus beau, c’est que ces instants se répètent chaque fois qu’il monte sur scène.

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