

Patricia Barber : Pouvoir intime
Avec Verse, son septième album, Patricia Barber confirme son statut dans les hautes sphères du jazz. Adulée tant par la critique que par un public en constante expansion, la pianiste et chanteuse américaine n’est pas près de redescendre des sommets.
Claude Côté
Depuis le 24 août dernier, la presse s’emballe au sujet de Patricia Barber et le concert d’éloges reprend de plus belle: Verse, le septième album de l’alchimiste du jazz, tient absolument toutes les promesses fondées il y a quatre ans par Modern Cool. Identique lieu d’échanges et d’émulation, comparables fagots de notes érigés de matériaux épars, pareil acharnement à juxtaposer tradition et innovation.
Côté musiciens, confirmation de l’allumeur d’ambiances Dave Douglas à la trompette parmi l’effectif composé de bardes iconoclastes (le nouveau guitariste Neal Alger, le bassiste Michael Arnopol et le batteur Joey Baron). Côté textes, Barber ne fait pas qu’observer la façon dont nous aimons, mais aussi la façon dont nous pensons et nous vivons (comme à l’époque, sur la cynique Post-Modern Blues). Une certitude: Verse est un produit de son époque.
"J’avais ce disque en tête depuis l’instant où j’ai terminé Modern Cool, avoue Barber lors de notre entretien. Je savais donc exactement ce que j’allais faire: un disque de matériel original avec sensiblement le même type d’orchestration que l’on entend sur Modern Cool." Le plus difficile? "Le songwriting", lance-t-elle sans hésiter. Rappelons que sa récente discographie nous a ravis de délicieuses interprétations pop: She’s a Lady (Tom Jones), The Beat Goes On (Sonny Bono), Use Me (Bill Whiters), etc. Et dans le registre conventionnel du jazz, des versions épurée du "songbook" sur son plus récent, Nightclub. "Avec Nightclub, explique Barber, il était clair que le son d’ensemble du disque allait forcément être plus conservateur. C’était aussi une façon pour moi de tirer une ligne entre le passé et mes projets futurs."
Loin de cette tranquillité "swinguante" trop proche du piano-bar que l’on retrouve chez la majorité des musiciennes de jazz, Barber s’impose des canevas musicaux autrement plus aventureux, teintés de mots dissonants, pleins d’allusions, de métaphores et d’images. Ses chansons sont d’une telle richesse en références littéraires qu’elles nous laissent dans l’apesanteur perpétuelle. Comme sur cet extrait de Lost In This Love: "Where is the sense in the common? Where is the time in the rag? Where is the pillow in the talk? Where is the grand in the slam? Where is the heart in the ache? I’m lost in this love."
"J’avais en tête, raconte-t-elle au sujet de cette chanson, un concept d’associer deux mots aux composantes bien différentes. C’est beaucoup plus difficile que ça en a l’air. Ça m’a pris des mois pour trouver une association à chacun de ces mots!"
Et il y a Regular Pleasures, cinglante apologie de la routine, où elle termine un vers en lançant: "Let’s be average." "C’est clairement le parti pris de la nostalgie de vivre une vie normale de tous les jours: j’ai hâte à ma retraite pour la retrouver. Il me semble que même dans une vie ordinaire, l’on n’apprécie pas ce que l’on a à sa pleine valeur. Mes chansons sont souvent inspirées de faits vécus, poursuit-elle, mais il faut aussi parfois des personnages fictifs, ce que tout écrivain doit inévitablement inventer parce qu’on ne vit pas assez de vies pour toujours raconter quelque chose."
Dépendance accrue pour accros du verbe; Barber ne dérangerait pas tant nos habitudes si ce n’était la manière: avec une nonchalante élégance, cool suprême, entre parlé et chuchoté, voix légèrement voilée et peu puissante. Ses paroles atmosphériques rappellent la subtilité suave d’une Peggy Lee ou d’une Shirley Horn. Lourde responsabilité: "Ma façon d’écrire reflète mon mode de vie. Parce que j’ai aussi beaucoup de temps pour lire, et, heureusement, pour penser. Je n’aime être aussi occupée (par sa carrière), mais c’est ainsi. La tournée, les horaires serrés, les avions, très peu pour moi, merci. D’ailleurs, tu devrais voir l’état de mes tomates…"
Plus réalisatrice et moins pianiste, Barber a laissé plus de place aux guitares acoustiques, ce qui annonce un net changement: "La pianiste en moi ne le regrette pas, parce qu’avec plus de guitares, je voulais surtout que Verse traduise l’influence qu’a eue Joni Mitchell (et plus particulièrement l’album Hejira, 1976) sur ma vie de musicienne. Mais, au demeurant, il s’agit définitivement de ma propre musique."
Question de bien habiter la circonférence de son mirador, Barber a un autre projet: elle a fait une demande de bourse à l’institut Guggenheim pour étudier et écrire une oeuvre cyclique inspirée des Métamorphoses d’Ovide: "C’est une long shot, parce que dans la liste des boursiers passés, personne n’est associé au monde du jazz. En tout cas, je ne peux pas présenter mon dossier de presse pour convaincre le comité. Aussi élogieux soit-il, il est non recevable aux yeux du comité. La reconnaissance, ça fait plaisir, mais ce qui est gratifiant, c’est d’être entendue."
Le 21 septembre
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