Interpol : Paul Banks
Musique

Interpol : Paul Banks

Bien avant les événements qu’on connaît trop bien, avant l’aseptisant programme Giuliani, il y avait New York la poisseuse, la chaotique. Un drôle de Far Est grisâtre où flottaient papiers gras épars et journaux volants. Un western où la ville tenait le rôle principal, les figurants déboulant avec frénésie le long de boulevards surchargés.

Bien avant les événements qu’on connaît trop bien, avant l’aseptisant programme Giuliani, il y avait New York la poisseuse, la chaotique. Un drôle de Far Est grisâtre où flottaient papiers gras épars et journaux volants. Un western où la ville tenait le rôle principal, les figurants déboulant avec frénésie le long de boulevards surchargés. Un vecteur de l’imaginaire états-unien moderne qui ne cesse d’alimenter les créateurs.

"New York cares", chante Paul Banks, guitariste et parolier de la nouvelle sensation Interpol, sur la pièce NYC issue du premier essai de la formation intitulé Turn on the Bright Lights. Lancinante, triste, parfois bruyante et à d’autres moments éminemment mélodique, la musique d’Interpol doit autant à la Grosse Pomme qu’au post-punk. La ville y sert à la fois de décor, de muse et de personnage.

"L’esprit de New York a véritablement influencé notre musique, affirme Banks, et bien qu’aucun de nous n’y vive en permanence, nous nous sommes tous retrouvés à graviter autour. Il y a une étrange tension dans cette ville dominée par la grisaille des gratte-ciels; parfois on sent que l’on fait partie d’un groupe d’individus et d’autres fois on se sent aliéné, exclu, sans raison particulière. C’est un drôle de sentiment, on n’y est jamais seul, mais on est toujours seul en même temps, constamment confronté au fait qu’on ne connaît personne dans cette masse de gens que l’on côtoie", explique Banks depuis un hôtel de Cleveland.

Une ambiance palpable sur Turn on the Bright Lights, un album qui décline une centaine de teintes de gris sur fond noir. Une musique de jours perdus, de nuits interminables que Banks a passées à autopsier l’amour, un sentiment aussi ambigu que l’esprit de la ville. Un sujet inépuisable. "L’amour, c’est la cause des plus grandes douleurs, une nécessité excessivement difficile à vivre, mais tout à fait incontrôlable. Je vois un peu la musique de la même manière… Quand une chanson nous accroche, qu’elle nous pénètre sans qu’on puisse y faire quoi que ce soit, c’est comme lorsqu’une femme passe et que, tout à coup, on est attiré: on devient obsédé sans que la raison ait prise."

Banks refuse cependant d’abandonner devant l’absurde. Et aussi inintelligible que puisse être le langage secret de l’amour, il s’y plonge à corps perdu. Sur Obstacle 2, il chante: "Si tu ne peux te faire confiance, ne serait-ce qu’une minute chaque jour, tu devrais au moins croire en ceci: l’amour vient vers nous." Qui n’essaye rien… "J’ai un problème avec les gens qui abandonnent, je ne suis pas le genre de type qui s’enferme chez lui en fermant les volets; je sors, je vis. C’est un peu une chanson de motivation, mais pas nécessairement moins romantique pour autant…"

Dans la ville, Banks puise aussi une kyrielle de personnages énigmatiques, insaisissables, qu’il enveloppe d’une aura de mystère au sein de textes intrigants aux messages cryptés. S’il refuse habituellement d’en donner les clefs, le parolier dont la voix de baryton n’est certes pas sans rappeler celle d’un Ian Curtis se surprend à élaborer sur la signification de ses textes les plus noirs, particulièrement Stella. Équivoque, Stella évoque le suicide d’une amie, ou serait-ce une allégorie pour décrire la dérive psychologique qui mène à la psychose? "Je ne commente jamais ce texte d’habitude, mais c’est la première fois que quelqu’un arrive à cette conclusion, que je trouve intéressante. J’ai effectivement une sorte de fixation sur les gens qui rompent avec le réel, il y en a beaucoup à New York. Plusieurs d’entre eux ne quêtent même pas d’argent, ils sont seulement là, complètement fous. Ils sont une grande source d’inspiration pour moi, ces gens qui vivent…" Dans un monde parallèle? "Oui, exactement."

Une discussion passionnante qui aurait pu, comme les guitares d’Interpol, se réverbérer sans fin. Mais on en viendra tout de même à des considérations qui se rapprochent du ras des pâquerettes, comme par exemple de prendre le pouls d’un groupe qu’on qualifie déjà de "next big thing", d’émule de Joy Division. "C’est intéressant d’y réfléchir, croit Banks; Carlos (le bassiste) me parlait justement de cette notion philosophique de la perception qu’ont les autres de soi et de notre perception de nous-mêmes. Je ne crois pas à la hype, au buzz. Heureusement, ça fait un moment que nous faisons cela, nous ne sommes pas un groupe qui, six mois après sa formation, est unanimement révéré par la presse."

"C’est comme la comparaison à Joy Division, conclut-il; ça ne me flatte pas vraiment, parce que je ne suis pas nécessairement intéressé à être comparé à autre chose, mais je le comprends et je suis confortable avec ça parce que je sais pertinemment que notre musique nous appartient, qu’elle n’a jamais été créée dans le but de ressembler à ceci ou cela, ou encore de nous propulser au sommet de la hype, qui est un concept tellement abstrait de toute manière."

Le 29 septembre
Au Jupiter Room
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