

Bet.e & Stef : Rouler sa bossa
Leur premier album, un indépendant réalisé avec les moyens du bord, a fracassé des records de vente et fait battre les coeurs jusqu’au Japon. Quelques années plus tard, désormais fort bien entourés, Bet.e & Stef rêvent haut et fort. Sky is the limit!
Tristan Malavoy-Racine
Le cliché voudrait que l’article aille comme suit: "Pour faire provision de chaleur à l’approche de l’hiver, courez acheter Day by Day, le deuxième et lumineux album de Bet.e & Stef!" Mais comme notre sujet se joue des clichés, faisons un effort.
Dans sa pochette bleue comme une mer lointaine, Day by Day attend patiemment de s’imposer parmi nos petits classiques personnels, ces albums qui traînent longtemps près du lecteur CD, comme une valeur sûre. Un disque chaud comme un soleil brésilien, où l’on verra ondoyer, en filigrane, la grande Astrud Gilberto, mais un disque de facture très actuelle, presque pop, dans ce que l’appellation a de séduisant.
Portés par deux voix qui ont toute la sensualité que l’on espère de la bossa, les 13 titres du nouvel album font un beau lendemain à Jazz/Bossa Nova, ce premier essai qui allait dépasser toutes les attentes. En effet, peu de formations peuvent s’enorgueillir de voir leur auto-production s’écouler à 50 000 exemplaires! Certifié or, Jazz/Bossa Nova fait figure d’extraterrestre dans le paysage musical canadien, où un indépendant franchit très rarement le cap des 10 000 preneurs. "Cet album, c’était en fait un démo! s’étonne encore Stef, guitariste et voix masculine de la formation. C’était notre carte de visite pour décrocher un contrat au Festival de jazz de Montréal, en 1997. Il se trouve que ce démo a fait du chemin!"
Chemin qui allait mener ses acteurs dans des centaines de salles partout au Canada, sans compter une incursion remarquée au Japon, où une version légèrement modifiée de Jazz/Bossa Nova paraissait en juin 2001. Si bien que l’industrie compte maintenant Bet.e & Stef comme des joueurs très sérieux. "Day by Day aussi est une auto-production, précise Bet.e. Mais grâce au momentum créé depuis le premier, nous savions que nous étions en mesure de gérer nous-mêmes un plus gros projet", assure celle qui dit aimer aussi la deuxième partie du mot show-business. "Je trouve ça passionnant de suivre l’évolution d’un album depuis la composition jusqu’à la mise en marché." Et c’est bien connu, les artistes qui savent compter ont une longueur d’avance.
Du rêve à la réalisation
Plus tôt cette année, le duo montréalais s’assurait un soutien de taille. Day by Day porte le sceau de Bet.e & Stef Records, mais ces derniers logent désormais à la même enseigne que Diana Krall et Oscar Peterson, l’album étant distribué et mis en marché par la division Verve de la multinationale Universal. "Concrètement, ça veut dire que nous avions plus de temps à consacrer à la création, poursuit Bet.e. Certaines pièces sont passées par plusieurs incarnations, comme It’s Over, enregistrée avec Carlos Placeres. Nous recommencions tant que nous n’étions pas contents, un luxe nouveau pour nous. Nous avions un budget, bien sûr, mais nous l’avons défoncé plusieurs fois!" rigole Bet.e, comme quoi le groupe n’en est plus à gratter les fonds de tiroirs. "Et le premier a connu tellement de succès… Nous savions que celui-ci était attendu." Très attendu, pour tout dire.
Le résultat? Une réalisation parfaite. Il faut dire que le réputé Michel Pépin (Sarah McLachlan, Rufus Wainwright) y a mis le nez. "C’était notre première expérience de grosse production, explique Stef, et Michel nous a aidés à préciser notre vision musicale. Il a énormément contribué à l’enregistrement de la section rythmique, très importante en bossa-nova, mais aussi beaucoup aux harmonies vocales." Les voix, sur Day by Day, forment d’ailleurs un tissu complexe et chatoyant. Avec, à ses côtés, le brillant ingénieur de son Rob Heany, Pépin allait signer une production de haut niveau, traversée d’arrangements somptueux, prenant toutefois soin de ne pas évacuer la chaleur des bons vieux enregistrements.
Zone de libre-échange
Ici, les pièces originales côtoient sans pâlir des succès du répertoire bossa, tels Regra Très (Toquinho) et Eu vim da bahia (Gilberto Gil). On l’aura compris, Bet.e & Stef n’ont pas froid aux oreilles. "Mais nous avons toujours été audacieux! s’exclame la pétillante Bet.e. Nous n’avons jamais fait de concessions. Déjà, sur le premier album, c’était carrément effronté de nous attaquer à d’aussi grands classiques, repris par des musiciens de génie. Mais nous étions avant tout très francs, presque naïfs, et nous faisions les choses exactement comme nous les ressentions."
Indépendants d’esprit, Bet.e & Stef ne s’éloignent jamais trop des racines bossa mais colorent à leur guise. Le classique brésilien Zana, par exemple, trouve ici de délicieux accents R&B. "Nous essayons d’amener tout ça ailleurs. Nous ne sommes pas brésiliens, après tout!" concède Stef, qui s’est intéressé au genre après avoir découvert, alors qu’il étudiait le chant jazz et l’arrangement musical à Paris, les enregistrements de João Gilberto – celui en qui plusieurs voient le père de la bossa-nova. "Nous ne sommes pas nés au Brésil, nous n’avons pas cette culture-là. Nous nous inspirons consciemment d’une autre culture, qui fait maintenant partie du bagage musical international."
Day by Day n’est d’ailleurs pas confiné aux ciels brésiliens. Au détour d’une clave, on est ravi par la relecture de Il n’aurait fallu, ce texte d’Aragon mis en musique par Léo Ferré. En effet, Stef a eu l’idée de marier ce petit chef-d’oeuvre à une rythmique bossa. Peu sûr de lui au départ, d’autant qu’il a pour Ferré une admiration sans bornes, Stef a rapidement su qu’il faisait mouche. "Il est arrivé un matin en studio et nous a fait écouter ça, raconte Bet.e. Tout le monde a aussitôt dit: "Celle-là, on la met sur l’album!"" Choix judicieux: Il n’aurait fallu est sûrement l’une des plus charmantes de Day by Day, qui amalgame avec finesse le portugais, l’anglais et le français.
Autre moment délicieux: la reprise de Vagabond, une chanson au charme suranné popularisée il y a des lustres par Henri Salvador. "Encore un coup de coeur, comme chacun de nos choix musicaux, confie Bet.e. Nous nous méfions de certains courants, même si c’est parfois tentant de suivre la vague. Ce qui nous intéresse vraiment, c’est la qualité, l’intemporel."
Nouveaux horizons
L’un des beaux épisodes de l’histoire de Bet.e & Stef allait survenir à la fin de l’année dernière, quand un représentant de Toshiba/EMI, en visite à Toronto chez Tom Berry, le gérant du groupe, a été ébloui par le premier album. Peu après, le vice-président de l’entreprise s’entichait à son tour de la formation, lui ouvrant bientôt les voies du Soleil levant. "Les Japonais sont très mélomanes, c’est connu, et il se trouve qu’ils aiment beaucoup la bossa-nova, explique Bet.e. Et quand ils découvrent une musique, ils ne font pas les choses à moitié… Ils achètent tous les disques, veulent tout savoir. On joue devant un public de spécialistes, en fait! C’est assez impressionnant."
Mais les attentes étaient comblées. "Le public japonais avait à peu près les mêmes réactions que le public nord-américain", se souvient Stef. Mis à part l’apprentissage de quelques règles de politesse, la rencontre tenait du coup de foudre. "Là-bas, recommencer à jouer avant que le public ait cessé d’applaudir, c’est impoli. Nous avons dû nous adapter, poursuit-il, amusé, mais la réception a vraiment été fantastique."
Pas besoin d’une boule de cristal pour le dire: Bet.e & Stef vont très certainement retourner bientôt sous les latitudes nippones. Entre-temps, ils continuent d’écumer les salles de l’est canadien. On peut d’ailleurs suivre leurs déplacements et prestations sur le très esthétique site de Bet.e & Stef (www.bet-e-and-stef.com).
Oh, puis après tout, un petit cliché n’a jamais tué son homme… Besoin d’un condensé de soleil pour traverser novembre? Une seule et unique prescription: Bet.e & Stef.
Le 12 novembre
À la salle Albert-Rousseau
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