

Ry Cooder : Guitares Mambo
Ry Cooder, l’architecte du Buena Vista Social Club, replonge dans la musqiue latine avec Mambo Sinvendo. Rencontre avec un guitariste visionnaire.
Claude Côté
Photo : Susan Titelman
Pas facile de remettre le couvert après un disque comme Buena Vista Social Club, véritable catalyseur de la résurgence des musiques traditionnelles cubaines. Comme on le sait, le guitariste américain et maître d’oeuvre du projet, Ry Cooder, avait suscité l’admiration en débusquant et en rassemblant au studio Ephrem de La Havane les légendes Compay Segundo, Eliades Ochoa, Omara Portuondo et autres Ibrahim Ferrer, alors cruellement méconnus. Une aventure, documentée dans le film de Wim Wenders, qui aura duré six ans, et qui aura fait connaître la chanson Chan Chan jusqu’au Groenland.
"Une musique qui a une grande richesse sera un jour ou l’autre entendue, comprise et appréciée, raconte Cooder au téléphone. C’était le but avec Buena Vista Social Club: la faire sortir de Cuba. Pourtant, au début de l’aventure, certains m’avaient dit: "Who cares about a bunch of old Cubans?" Il est facile d’expliquer le succès de Buena Vista: tout l’accent était mis sur le chant. Celui qui émane d’un Compay Segundo, par exemple, est l’expression directe de ce qu’il est comme individu. C’est très particulier et tu n’entendras jamais Compay dire qu’il n’a pas aimé la prise qu’il vient d’enregistrer et exprimer la volonté de la reprendre."
Pour Cooder, la suite de l’aventure cubaine a pour titre Mambo Sinuendo, album instrumental réalisé de pair avec le membre le moins flamboyant du "club social", le guitariste Manuel Galban. Au lieu de lancer à la mer une autre arche de Noé remplie d’espèces en voie de disparition, il a opté pour la simplicité du sexteto: deux guitares, deux batteries (l’une d’elles est de son fils Joachim), une basse et un conga (ou timbales). "Un disque de musique entièrement instrumentale, explique Cooder, se doit d’avoir ce petit quelque chose d’extra qui accroche l’oreille; le but est donc de créer un environnement sonore à même les quatre murs du studio."
Et de l’adapter à Galban, aurait-il pu ajouter, artiste découvert en pleine fièvre du mambo et du cha-cha-cha dans les années 50 (avec Los Zafiros), alors que Perez Prado et Henry Mancini régnaient sur Las Vegas avec leurs hybrides mambo-jazz et que le guitariste expérimental Duane Eddy trônait au sommet du palmarès avec sa version mamboesque de Peter Gunn.
"Les albums instrumentaux de cette période, affirme-t-il, étaient souvent le fruit d’expériences diverses: écho, superpositions de rubans, microphones trafiqués, et c’est le son primaire des guitares qui en est le principal attrait. Musicalement parlant, Manuel pense différemment de la moyenne des Cubains parce que son jeu à la guitare est une création unique. Il est en quelque sorte le produit de son époque."
Y a-t-il une chance que l’on assiste à une version scénique du projet? "Il n’y a qu’une seule façon: dans des petites salles, avec toute l’intimité que ça impose. Les gros systèmes d’amplification, oubliez ça, cela dénaturerait complètement l’esprit de la musique. Une salle de 100 ou 200 places conviendrait tout à fait."
À l’écoute de Mambo Sinuendo, on voit tout de suite: Dru Me Negrita, la pièce d’ouverture aux guitares "sinueuses", aurait très bien fait l’affaire sur la trame sonore intime de Paris Texas (Wenders, encore) brillamment conçue par Cooder. Quoiqu’on y danse aussi: Monte a Dentro est rythmée à souhait, malgré la présence anarchique des deux six cordes. Entre les deux, les intrigues mélodiques ne manquent pas.
Ry Cooder
Mambo Sinuendo
(Nonesuch records / Warner)