

Anton Kuerti : Stimuler l’essence
Son intimité avec l’Orchestre symphonique de Québec remonte à longtemps: ANTON KUERTI et la formation en sont à une vingtaine de rencontres déjà. Généreux, le pianiste met dans chacun de ses concerts tout son coeur et toute son intelligence. Comme d’ailleurs dans tout ce qu’il réalise, crée, produit, il y projette ses idées avec clarté et précision.
Catherine Lefrançois
Comment la musique vint-elle à Anton Kuerti, lui qu’elle suit partout telle une aura sublime? "C’est une histoire qui semble bidon, mais elle est vraie. J’étais à la maternelle et il y avait un professeur qui jouait pour nous, tous les jours, je crois. Je suis simplement allé lui demander de m’enseigner le piano. Mes parents étaient très pauvres à l’époque, nous venions tout juste d’immigrer. Et ils croyaient que je n’avais pas d’aptitudes musicales car j’étais incapable de chanter juste. L’institutrice les a persuadés de me laisser tenter ma chance, juste une fois." Le petit a brillamment fait son chemin, envisageant le métier de pianiste comme allant de soi. "Je voulais être un musicien le jour et un astronome la nuit."
La musique en a décidé autrement: Anton Kuerti admet aujourd’hui ne pas savoir grand-chose des étoiles, qu’il aime pourtant toujours autant. Son parcours d’artiste, toutefois, a été des plus riches. Le pianiste est aussi compositeur et a été longtemps professeur à l’Université de Toronto. Malgré qu’il se consacre aujourd’hui à sa carrière d’interprète, il donne toujours des classes de maître partout sur la planète.
"Vous apprenez beaucoup de l’enseignement. Cela vous oblige à articuler vos idées, à comprendre pourquoi vous faites les choses. C’est très stimulant pour le processus de la pensée, celui que l’on suit lorsqu’on interprète ou que l’on compose. C’est très important, peu importe notre profession, de clarifier nos pensées et d’apprendre à les communiquer. Et on peut ainsi mieux s’exprimer à propos de la musique."
Anton Kuerti, dont la discographie impressionne, tant par la qualité et la quantité que par l’intérêt des programmes qu’elle propose, aborde l’enregistrement avec enthousiasme. "Généralement, on a de bonnes conditions, un bon instrument, et on travaille dans le calme, sans distractions. On peut se permettre plus de liberté, plus d’audace aussi, car c’est toujours possible de réparer ses erreurs. Assez curieusement, à cause de cette liberté, j’ai tendance à faire passablement moins de fautes lorsque j’enregistre, car je ne m’en soucie pas." Posséder une bonne intégrale, explorer à la fois toutes les sonates de Schubert ou de Beethoven (dans la version de Kuerti, par exemple), c’est une grande joie pour l’auditeur, une façon de mieux pénétrer le langage et les idées du compositeur, de bien saisir l’évolution de son écriture et de son style. C’est toutefois exigeant pour l’interprète. Est-ce l’approche idéale pour celui qui se trouve de l’autre côté du clavier? "Seulement si vous y êtes préparé. Ce n’est peut-être pas la meilleure chose pour un premier enregistrement!"
Inventivité, subtilité, noblesse, impression d’y être. Les enregistrements d’Anton Kuerti sont d’une qualité rare. On dit d’ailleurs qu’on peut l’entendre presque tous les jours à la radio. Tiens, que pense-t-il de l’environnement sonore dans lequel nous baignons? "Il y a certainement un manque de musique adulte. Les clichés, le bruit, la publicité envahissent les ondes. Et on y entend souvent des talents très modestes. De la musique juvénile, dit-on parfois. La musique qui stimule, qui porte des idées et des idéaux nobles, celle qui résume le génie de certains des plus grands hommes qui ont jamais vécu, il n’y en aura jamais trop et jamais assez."
La musique est certes puissante. Les musiciens le sont-ils? Mordechai Vanunu est un prisonnier israélien. Technicien en nucléaire, il a été arrêté et condamné à 18 ans de prison dont 12 en isolement pour avoir révélé au Sunday Times qu’Israël développait des armes nucléaires. Plusieurs, dont Anton Kuerti, ont plaidé pour sa libération. Dans une lettre adressée au pianiste, Vanunu écrit que les musiciens ont une puissante influence sur l’ordre politique mondial. Est-ce bien le cas? "Oh non! Mais je crois que le monde serait peut-être meilleur si c’était vrai."
Alors, quel est le rôle du musicien? "Ce n’est pas tant le rôle du musicien qu’il faut prendre en considération que le rôle du citoyen. Bien sûr, c’est injuste, ceux qu’on voit à la télévision, dont on lit le nom dans les journaux, les acteurs, les vedettes, ils sont écoutés alors que le gens ordinaires ne le sont pas. Pourtant, ça ne les qualifie pas plus que n’importe qui d’autre pour exprimer leur opinion en tant que citoyens. On s’intéresse plus aux idées personnelles des gens célèbres. C’est très tentant d’en profiter. Et je le fais."
Les 17 et 18 septembre
Au Grand Théâtre
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