Tryo : Politique friction
Musique

Tryo : Politique friction

Petit TRYO deviendra grand. Pourtant, personne ne sait comment ils font. Évités par les Victoires de la Musique en France malgré deux millions d’exemplaires vendus, ces empêcheurs de tourner en rond sont aussi interdits de séjour sur les radios commerciales du Québec, malgré 11 nouvelles dates à guichets fermés. L’industrie constate avec effroi cette dangereuse croissance du… tryolisme.

Interviewer Tryo est parfaitement inutile pour un journaliste. Tout est déjà dans les textes de leurs croustillantes chansons qu’on voudrait simplement placarder d’un bout à l’autre de l’article. Mais si le poids des maux qui se balancent sur un ton léger est devenu la botte secrète des champions français en satire sociale, Christophe Mali est peut-être le chanteur le plus sympathique et le plus politique de tout l’Hexagone. Le genre de gars avec qui on causerait des heures…

"Au départ, on était trois chanteurs et guitaristes. On vient de la banlieue sud de Paris et on s’est rencontrés à Fresnes dans une MJC – ces maisons des jeunes et de la culture créées par Malraux pour amener la culture dans toutes les communes. Peu à peu, on est devenus amis, on a commencé à faire des projets ensemble, des comédies musicales. Finalement, ce sont des copains qui nous ont mis sur scène et qui ont créé le groupe en nous disant: "C’est vachement bien quand vous chantez tous les trois!" Le directeur de la MJC a mis le Y dans notre nom."

Voilà, c’est tout. Et ça marche encore! À condition de constater ce phénomène sur scène. D’autant que le groupe s’est taillé un nom, pas au Top 50 mais en déconnant. En remplaçant au pied levé de nombreux artistes annulés à la dernière minute, sans système de son. Plein d’histoires d’amitié; un album finalement enregistré "parce que nos amis en avaient marre des six titres sur la cassette", des Zénith qui se remplissent à vue d’œil et beaucoup de bouche à oreille.

Même chose pour le Québec. "Au début, on ne savait pas comment procéder. Et puis, on est revenus le plus souvent possible et ça s’est fait par les concerts et à travers les rencontres avec les artistes." Vérifiez bien la pochette: aucun autre album de la francophonie ne cite autant d’artistes d’ici dans les remerciements.

Pour leurs chansons, Manu, Guizmo et Mali, ces drôles de lutins, s’inspirent notamment du livre à scandale Noir Chirac et d’autres lectures sur les travaux de l’association "Survie", qui tente en France de lever le voile sur les liens entre l’Élysée et les pays africains. Où l’on se rend compte que des gros industriels ou l’État français lui-même ont soutenu des dictateurs ou certaines firmes. "La vache folle qu’on écoule à deux francs le kilo sur le territoire du Niger, c’est quand même vraiment hardcore, quoi!", lance Mali. "Nous sommes entrés dans une période ultralibérale qui ressemble au Moyen Âge. On est dirigés par une poignée de personnes qui n’ont jamais été aussi riches et qui passent au-dessus des lois et de tout."

Les chansons de Tryo font aussi des clins d’œil à la question environnementale et à la politique agricole tout en mélangeant gaiement les rythmes les plus enjoués. Quant à Daniel Bravo, le quatrième mousquetaire indispensable aux trois guitaristes et chanteurs de Tryo, il tapote volontiers sur une bonne centaine de percussions ethniques.

Bref, ce groupe provoque un effet tonique comme une véritable contagion. On en a bien besoin de chaleur humaine en chanson. Et puisque l’heure est grave, ça nous prend des vigiles aussi. De préférence, des joyeux lurons qui chantent: "J’ai une bonne nouvelle / On va boycotter en force / Et faire des étincelles!"

Le 20 février
Au Théâtre Granada