Roots Manuva : Hey ya!
Musique

Roots Manuva : Hey ya!

Roots Manuva, au carrefour sonore du hip hop intelligent, des musiques jamaïcaines, du trip hop et des sonorités rétro-futuristes, demeure lucide, allumé et… psychédélique. Rencontre avec le plus sympathique des rappers.

"Hey maaaaann!" La voix affectée, traînante, chaque syllabe d’un anglais aux relents des caraïbes remorquant péniblement la suivante, on devine Roots Manuva – alias Rodney Smith – drapé sur un fauteuil des bureaux de Big Dada Records à Londres. C’est là, ce matin, qu’il aligne les entrevues téléphoniques dans un esprit de sympathique nonchalance.

Suite attendue du génial Run Come Save Me, son troisième et tout récent essai, Awfully Deep, réitère ce rythme alangui qui caractérise la voix du rappeur. Et cette même aura de mystère qui émane de réponses prenant parfois la forme de métaphores kaléidoscopiques.

Moins craquant, plus introspectif, Awfully Deep est-il pour autant un disque plus noir que son prédécesseur? "Non, je ne comprends pas pourquoi on dit que c’est un disque sombre. Pour moi, c’est un album triomphant! Et je ne comprends pas non plus pourquoi on parle de l’autre (Run Come Save me) comme d’un succès. Les critiques n’ont pas été "siiii" bonnes que ça, je n’ai pas obtenu tellement de temps d’antenne à la radio ou de rotation avec les vidéos… Anyway, je n’écris pas en réaction à ce que j’ai fait avant. Je dois faire fi du réel, du quotidien, de la réalité, pour me mettre en contact avec les forces internes qui permettent de créer. Il faut que je me concentre sur cette expérience de création, une sorte de méditation vaudou. Les basses, les percussions, ya know…"

"Pour revenir au nouveau disque, poursuit Smith, si on veut faire des comparaisons, disons que le premier (Brand New Second Hand) était une sorte de voyage sur un skateboard du futur, le second, c’était à bord d’une voiture de luxe aux roues carrées, et celui-ci, c’est un voyage à dos de cheval, sans selle. Tu saisis? Awfully Deep, c’est moi qui tente d’inventer une nouvelle sorte de rap. Ce disque, c’est moi qui tente d’inventer un nouveau genre: l’électro-synth-pop-rap."

Sérieusement? "Yahhh man! J’aime cette musique électro des années 80 où la machine était presque organique, vivante. C’est ce que je voulais faire, insuffler la vie aux machines. Je voulais capturer cette innocence, lorsque la pop a fait la rencontre des sons synthétiques. Il s’est fait de l’excellente musique dans ces années 80 qui carburaient à la cocaïne, tu sais."

Au carrefour sonore du hip hop intelligent, des musiques jamaïcaines, du trip hop et de sonorités rétro-futuristes, Roots Manuva cultive aussi sa différence dans une approche qu’on devine, à travers ses figures de style à nébulosité variable, plus encline aux expériences spirituelles et psychédéliques qu’à l’abrutissement mercantile qui caractérise trop souvent le rap états-unien. "Je n’ai rien contre le Courvoisier et les pitounes, s’amuse-t-il d’un rire des îles oscillant de l’ultragrave à l’hyper-aigu, mais cette mythification du matérialisme ne me rejoint pas trop. Musicalement, j’adore le rap américain. Outkast, oui. J’aime aussi Snoop. J’aime les sons que les rappeurs américains produisent avec leurs voix, j’admire leur talent à créer des beats incroyables, c’est seulement leur cirque qui me désole. Come on! Ce n’est pas seulement la société de consommation qui les programme. C’est trop ridicule: des filles couchées sur des Bentleys… Des Bentleys et du champagne à 300 $ la bouteille!"

Critique et railleur, si Smith s’amuse des ostentatoires excès de ses homologues d’Amérique, il est toutefois loin de verser dans le mépris: "Le fascisme intellectuel, dit-il, n’est pas plus acceptable qu’une autre forme de fascisme, il faut être prudent. Chacun son truc. D’ailleurs, nous partageons, nous aussi, ce fantasme du contrat de disque avec les millions à la clef. Mais il y a autre chose. Et puisque tu me demandes à quoi j’aspire avec ma musique, disons qu’avec elle, j’essaie de célébrer la beauté, la fierté d’être indépendant. Ma musique, c’est l’esprit de la révolution musicale actuelle. L’avènement d’une époque où l’on peut créer un hit, tout seul dans sa chambre. J’espère que c’est une sorte de carte postale musicale qui montre un moment précis, à un endroit précis. Voilà tout."

Le 6 mai
À la Tulipe

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