K-Os : Manifestif
Musique

K-Os : Manifestif

K-Os fait éclater les limites du hip-hop et prouve qu’on n’est pas obligé de se déplacer au volant d’un p’tit char fancy, de s’être farci toute une collection de greluches ou de s’être fait tirer dessus par un gangster pour rapper. Entretien.

Vous avez remporté le Juno du meilleur album rap de l’année, votre musique se décline à partir d’une base hip-hop. Par contre, dans vos concerts, on voit toutes sortes de gens et on finit par se dire que vous faites du hip-hop pour ceux qui écoutent du rock…

"J’ai grandi en écoutant du rock: U2, The Clash, The Police… Mon père était un grand fan de jazz, on en écoutait beaucoup à la maison, du reggae aussi, de la soul, du Motown, Marvin Gaye, etc. Je suis le résultat de ce que j’ai écouté et je l’assume."

Il y a cette constellation d’artistes canadiens qui déplacent de l’air pour les bonnes raisons, parmi lesquels Broken Social Scene, Feist, Buck 65, Sam Roberts, Peaches, Gonzales, The Dears, Death From Above 1979, Metric, etc. Plusieurs d’entre eux sont passés par Toronto, tout comme vous. Même si vous faites les choses différemment, vous sentez-vous lié à ces gens?

"Oui, absolument, peut-être même davantage qu’à la scène hip-hop. Les artistes canadiens ont longtemps été divisés par leur obsession de réussir aux États-Unis; la communauté hip-hop n’y fait pas exception. Mais les gens qui sont nés dans les années 70 et qui font de la musique aujourd’hui se rendent compte qu’il y a quelque chose d’intéressant qui se passe en ce moment, et cherchent une façon de réussir à coexister plutôt que de se limiter à leur petite personne, et c’est là toute la beauté de l’affaire: on joue ensemble, on prête notre énergie aux autres, Sam Roberts a fait un duo avec moi (Dirty Water) par exemple…"

À la fin de votre concert à Montréal en janvier dernier, lors du rappel, une dizaine de gars et de filles sont apparus sur scène et se sont mis à faire du breakdance. Ils étaient tous extrêmement doués, il y en avait même un en béquilles! Qui sont-ils?

"Des gens que je connais, des amis, du monde que je croise sur la rue… C’était même pas planifié! J’ai un grand intérêt pour le breakdance, pour moi, c’est pas tant une série de mouvements que tu exécutes qu’un état d’esprit, une attitude. Les meilleurs breakdancers sont comme les meilleurs boxeurs ou joueurs de soccer: ils ont compris que leur discipline s’adressait autant au physique qu’à l’esprit. Quand on replonge dans le hip-hop de la fin des années 80 et du début des années 90, on entre en contact avec tout un pan des musiques qui ont exercé une grande influence sur cette culture."

La chanson The Man I Used to Be, truffée de références musicales à Michael Jackson, est un des moments forts de l’album. Qu’aviez-vous en tête lorsque vous l’avez écrite?

"Plusieurs choses… C’est en partie une chanson que j’ai composée en imaginant le succès que je pourrais récolter, pour être bien certain de ne jamais perdre de vue les raisons premières pour lesquelles je fais de la musique. C’est en partie aussi un commentaire sur la saga autour de Michael Jackson. Thriller est un album qui m’a marqué, je le réécoutais en me disant que Michael Jackson a eu un grand impact sur les gens; aussi, je ne pense pas que ceux-ci le détestent, je crois plutôt qu’ils souhaiteraient, simplement, que Michael Jackson redevienne pour eux l’homme qu’il était.

De plus, quand je regarde autour de moi, je vois mes amis se marier, vieillir, engraisser. Nous, la génération des 25-35 ans, avons vu nos parents divorcer et là c’est à notre tour de fonder une famille et on se questionne, on veut faire les bons choix. On finit par être écrasé par les horaires 9 à 5, les factures à payer, et pour ma part, je souhaite ne pas perdre contact avec un point de vue plus innocent et libre sur le monde, près de celui de l’enfance.

Une fois, un gars est venu me voir pour me confier qu’il avait trompé sa blonde et que cette chanson le touchait, parce qu’il souhaitait lui aussi, précisément, redevenir le gars qu’il était avant ce soir-là…"

Dans Emcee Murdah et Commandante, vous révélez vos inquiétudes quant au sort du hip-hop… Quels sont les dangers qui le guettent?

"Comparé au rock, le hip-hop est une musique très jeune. Le rock a traversé sa phase chars/pitounes/cash et en est aujourd’hui rendu à un point intéressant où peuvent apparaître des bands comme The Strokes, The Bravery, The Killers, tous ces groupes en "The". Le rock a dépassé ce moment où il était si obsédé par l’argent qu’il en avait presque perdu son identité. Le rap entre dans cette phase critique. Le hip-hop qu’on entend à la radio donne l’impression qu’il faut absolument s’être fait tirer dessus pour rapper… Tu sais, hier j’ai bu de la bière, ça veut pas dire qu’il faut que je mette ça dans mon vidéo. Dans le rock, à côté des Kid Rock et autres Ozzy Osbourne, il y a Thom Yorke et Chris Martin. Moi, j’ai envie de dire: "Hé! Savez-vous quoi? On peut faire du hip-hop, faire danser les gens et tout le tralala en ayant aussi une vie intellectuelle et des idées qui ne soient pas que matérialistes." Et c’est pour ça que mon disque s’intitule Joyfull Rebellion."

Vous semblez faire la différence entre K-Os, le gars qu’on voit monter sur scène, et Kheaven Brereton…

"Oui, parce que Kheaven ne pourra jamais être défini ou circonscrit en deux minutes de radio, ça prendrait plusieurs semaines, un mois…. C’est délibéré, car pour moi, incarner un personnage est une façon de combattre les stéréotypes, de ne pas me laisser enfermer dans une seule image. K-Os est plus subversif que Kheaven, il aime boire et faire le party, parler avec des filles. Kheaven, de son côté, est un gars qui aime lire tranquille chez lui, qui rêve en secret d’écrire un bouquin et de rencontrer une fille qui compte vraiment à ses yeux, c’est un grand enfant qui essaie seulement de ne blesser personne autour de lui."

Le 9 juillet
Au Métropolis
Voir calendrier Hip-hop / Funk