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Roger Waters / The Wall : Le maître à l'oeuvre
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Roger Waters / The Wall : Le maître à l’oeuvre

Devant un mur long de 222 mètres, Roger Waters envahira les plaines d’Abraham. The Wall sera présenté dans sa pleine mesure. Retour sur la création de ce classique de Pink Floyd.

"Ils voudraient croire, pour je ne sais trop quelles raisons obscures, que la conception de The Wall est le résultat d’une collaboration de groupe. Ils étaient là, mais ils n’étaient pas des collaborateurs. La production de cet album n’était pas l’affaire d’une coopérative, et il n’y avait pas de processus démocratique lorsque les décisions ont été prises." C’est dans ces termes plutôt directs que Roger Waters remettait les pendules à l’heure, en 1999, lors d’une entrevue accordée au magazine britannique Mojo pour son numéro de décembre (Danger! Demolition in Progress, par Sylvie Simmons). Le musicien décidait ainsi de mettre un terme aux spéculations entourant la création de l’album The Wall, qui avait séduit le public 20 ans plus tôt, en novembre 1979. Selon Waters, le plus grand succès commercial du groupe Pink Floyd est l’affaire d’un seul homme: lui-même.

Encore aujourd’hui, c’est sans doute l’une des productions scéniques les plus audacieuses et lucratives que Waters ait connues dans sa carrière. Ce porte-étendard de l’oeuvre du groupe britannique, qu’il a fondé en 1965 en compagnie de Syd Barrett, Nick Mason et Richard Wright, semble s’afficher dans toute sa splendeur lorsqu’il endosse à nouveau ce classique. Point culminant dans l’histoire de ce spectacle au mur gigantesque: le fameux concert à Berlin, présenté un certain 21 juillet 1990, qui a commémoré la chute du mur qui séparait la ville en deux. Lorsqu’une oeuvre peut devenir un outil symbolique à ce point, c’est à croire qu’elle pourrait se classer à côté de la neuvième de Beethoven.

L’opéra rock

Le genre opéra rock devenait coutume sur la scène rock au moment où Pink Floyd a sorti The Wall, un album qui cadre sous cette étiquette. Pete Townshend et Roger Daltrey du groupe The Who venaient de lancer, presque coup sur coup, Tommy et Quadrophenia, respectivement en 1969 et en 1973, et un certain David Bowie s’amusait avec Ziggy en sortant The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars en 1972. Si Roger Waters se targue d’être le chef d’orchestre suprême de la création de The Wall, il ne faudrait pas passer sous silence la présence de Bob Ezrin, producteur émérite d’origine canadienne ayant travaillé avec Alice Cooper, Peter Gabriel et KISS. Aux prises avec quelques difficultés internes, Roger Waters a fait appel à Ezrin pour dépoussiérer ce qui semblait être à l’origine une seule et unique chanson totalisant plus de 90 minutes…

"Ce n’était pas le produit fini, indiquait Ezrin à Mojo, ça n’avait rien à voir avec le résultat final qu’on peut entendre aujourd’hui. Mais l’atmosphère y était et j’ai su que ça allait être un grand disque. Maintenant, il a fallu travailler fort pour en faire quelque chose de cohérent. […] Avant tout, ce que j’ai fait, c’est d’écrire un scénario [totalement distinct de celui utilisé pour l’adaptation cinématographique ultérieure] pour un film imaginaire qui allait être projeté sur un mur. J’avais l’idée d’en faire une forme de narration indépendante. J’ai organisé les pièces existantes en fonction de cette histoire tout en ajoutant de nouvelles partitions et quelques effets sonores. Le personnage s’est précisé et j’ai conclu qu’il faudrait en faire une figure distincte, et non le chanter à la première personne. C’était la résurrection de Pink, un personnage auquel le groupe avait déjà fait allusion antérieurement. […] À partir de ce scénario, nous avons arrêté d’aller à la pêche. Nous construisions un plan."

Ce fameux scénario, dont l’original est toujours au Rock and Roll Hall of Fame, est devenu pour Waters et ses acolytes David Gilmour, Mason et Wright le canevas d’une production faisant parfois écho au travail de l’auteur Bertolt Bretch et du compositeur Kurt Weill. Une référence qui ne fait aucun doute lorsqu’on écoute la pièce The Trial, l’avant-dernière de ce cycle musical au caractère existentiel et politique.

Le spectre de Syd Barrett

C’est à croire que Roger Waters allait perdre la tête après la tournée In the Flesh, qui soutenait l’album Animals, la première où le groupe se retrouvait à l’intérieur de stades modernes, dont le stade Olympique à Montréal, qui venait tout juste d’être terminé, ou presque… Pris dans ce contexte de production, et fort de deux succès exceptionnels – les albums The Dark Side of the Moon et Wish You Were Here -, Waters sortait aigri de cette expérience, et le groupe, paradoxalement, se retrouvait avec des problèmes fiscaux presque insurmontables. Tout pour faire éclater le quatuor et désabuser ses membres.

Le mur faisait alors son chemin dans l’esprit de Waters, qui est même allé jusqu’à fantasmer sur l’idée d’une star du rock devenue dictateur et bombardant au passage son public frénétique et aliéné. Le personnage central de The Wall est bel et bien le double de Waters qui, comme le suggère Comfortably Numb, lutte contre la dépression et se réfugie dans les concepts du psychologue et psychiatre Carl Gustav Jung. L’artiste vit un crash et semble avoir eu une pensée pour son ancien collègue Syd Barrett, évincé du groupe à la fin des années 60 alors qu’il sombrait dans la déchéance.

"Le thème de la folie et de l’insanité a quelque chose à voir avec Syd [Barrett], avouait Waters il y a 13 ans. Mais aussi avec mes expériences personnelles. Les paroles: When I was a child I had a fever / My hands felt just like two balloons [Comfortably Numb] renvoient aux symptômes que j’avais lorsque la fièvre me frappait au point où je délirais. Tout était trop gros. À quelques occasions dans ma vie, j’ai eu l’impression de sombrer dans la folie et la dépression. La connexion avec Syd et la schizophrénie, comment ces gens peuvent se sentir, je l’ai compris en revenant à ce souvenir d’enfance, mais aussi aux périodes creuses de ma vie et au stress que j’ai connu en faisant ce métier."

Le hit

Si The Wall nous frappe encore aujourd’hui avec son répertoire, ses multiples analogies (le culte de la personnalité, le capitalisme, la Seconde Guerre mondiale, le nucléaire) et ses productions scéniques presque apocalyptiques, c’est surtout la chanson Another Brick in the Wall qui a marqué le large public (dont ceux et celles qui connaissaient à peine la formation), grâce à son tempo disco et à son choeur emblématique, qui sera entonné à Québec par les jeunes de l’organisme Jeunes musiciens du monde (lire la chronique Aut’ Fréquences).

C’est à l’architecte Bob Ezrin que revient le crédit de la conception de ce succès planétaire. "Je suis celui qui a fait la chanson School’s Out avec Alice Cooper. J’ai toujours eu cette idée d’utiliser des enfants sur un disque qui, d’une certaine façon, leur est dédié. […] Lorsque j’ai fait venir Roger dans le studio et que ce choeur d’enfants à l’accent cockney [du district londonien d’Islington] s’est mis à chanter le deuxième couplet, les traits de son visage se sont adoucis. J’ai alors su que ce disque allait être très important."

"C’était fantastique, résume un Waters didactique. Exactement ce que j’attendais d’un collaborateur." Le chef a parlé.

À lire /
Comfortably Numb: The Inside Story of Pink Floyd
, de Mark Blake, éd. Kindle, 2008