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Manu Militari : Mouvement de foule
Musique

Manu Militari : Mouvement de foule

Manu Militari remonte au front avec Marée humaine, un troisième album qui tire à boulets rouges sur une variété de sujets.

Trois ans après Crime d’honneur, un disque qui a notamment remporté le prix de l’album hip-hop de l’année au 32e Gala de l’ADISQ, Manu Militari s’apprête à lancer Marée humaine,une oeuvre qui, avant même sa mise en marché, a fait couler beaucoup d’encre (on y reviendra). Alors que la plupart de ses congénères se diraient satisfaits ou nerveux à quelques jours du jour J, Manu Militari, lui, se fait franc et incisif: « Le sort en est jeté. Je ne peux plus rien faire pour changer l’album. On travaille longtemps sur un disque et, à un moment donné, tu dois le lancer. Si ce n’était que de moi, je travaillerais toujours dessus! Ça me fait ça à chaque album. Pour te dire la vérité, je suis rarement satisfait! »

D’où le fait que les disques de Militari – trois au fil des neuf dernières années – se font attendre, comparativement aux discographies de certains rappeurs qui multiplient maxis, mixtapes et collaborations entre les parutions de leurs albums. « Ce n’est pas voulu. Si je pouvais, je sortirais des disques chaque année et mon portefeuille s’en porterait beaucoup mieux, mais en réalité, ça me prend plus de temps. Je fais beaucoup de chansons, en fait. Y a aussi des chansons que, quand j’ai une idée en tête, je peux refaire deux fois. J’en peaufine. D’autres non, car ça sort tout seul. Bref, j’en fais beaucoup, mais j’en garde peu! »

Après L’attente

« Il n’y avait pas de mot d’ordre mais, oui, je voulais aller dans une autre direction « , lance l’artiste lorsqu’on le questionne sur le modus operandi de l’oeuvre. « Chaque album est différent et c’est ce qui fait que chaque album a sa raison d’être. C’est sûr que je veux quand même livrer un disque agréable à écouter, on s’entend, mais je crois m’inscrire dans une logique plus artistique que commerciale », ajoute-t-il.

Puis, Manu prend une courte pause et s’explique. « Du moins, je ne crois pas avoir fait tant de moves politiques avec ma musique à la « je vais faire ceci, parce que ça va me rapporter cela« . Au contraire, je fais souvent des chansons qui pourraient me mettre dans le trouble. Je trouve ça intéressant de bousculer des idées préconçues. » L’attente en témoigne, d’ailleurs.

On se rappellera que ce premier extrait de Marée humaine se voulait un exercice de style où, après avoir revêtu la tenue d’un soldat sur la pièce Ryan (qu’on trouve sur Crime d’honneur), l’artiste se glissait dans la peau d’un insurgé afghan. Lancé le 19 juin dernier, le clip – jugé » pro-talibans » par ses détracteurs – allait être retiré 10 jours plus tard du Web – et de l’album à venir – après un tollé qui s’est rendu jusqu’aux oreilles du ministre du Patrimoine canadien, James Moore, qui, par la suite, est allé jusqu’à remettre en question le financement accordé à l’artiste via Twitter. « Le jeu n’a été calmé qu’en apparence seulement. Pour moi, l’histoire n’est pas terminée et je n’ai pas envie d’exposer tout ça, tranche Manu. Je ne regrette pas cette chanson. Je ne l’ai pas faite pour faire du mal. Au contraire. Moi, je fais de la musique. C’est tout. »

Des visages, des marées

Bien qu’il mentionne manifestations et matraques sur Je me souviens, un brûlot abordant la culture québécoise, Manu Militari ne se dit pas inspiré par le fameux « printemps érable »… ou si peu. « Je ne l’ai pas beaucoup suivi, avoue-t-il candidement, mais ça a quand même influencé le titre de l’album, car je crois que c’est une époque où on s’est soulevé à travers le monde: beaucoup de manifestations, beaucoup de mouvements de foule, beaucoup de mécontentement », explique-t-il en prenant pour exemple la révolution égyptienne de 2011.

« Je suis une personne assez désillusionnée, et de voir des gens se lever ainsi, de façon pacifique, ça m’a fait vivre des émotions que je n’aurais jamais cru vivre dans une vie! » s’exclame Manu en revenant sur les événements qui ont mené à la démission du président Hosni Moubarak. « Je connais ce pays-là depuis longtemps et les gens ont toujours détesté l’autorité en place. Et de voir ces gens se lever, se dire « Ok, je vais risquer ma vie! » et se sacrifier… J’ai rarement vu quelque chose d’aussi beau que ça. Parce que là-bas, manifester est passible de cinq ans de prison, et les centres de détention sont loin des installations [plus « humaines »] de Norvège! »

De l’ouest jusqu’au monde…

De l’aveu du rappeur qui, depuis des années, multiplie les réflexions sur une myriade de sujets et de problématiques, un seul fil conducteur, voire un seul message, unit Voix de fait, son premier disque solo, à Crime d’honneur et Marée humaine: la tolérance, ultime rempart contre le racisme. « J’ai grandi avec des immigrants, et non avec des Québécois », confie-t-il en revenant sur sa jeunesse passée dans l’ouest de l’île. « De toute façon, quand t’es jeune, tu t’en fous d’où le monde vient! On ne savait pas d’où les gars venaient, ni quelle religion ils pratiquaient, mais malheureusement, quand on vieillit, on se rapproche de ça. En fait, pas malheureusement; c’est un constat. »

Une division qui, bien évidemment, se retrouve aussi dans le rap, selon le principal intéressé. « Tu sais, chacun fait sa musique. Il y en a qui veulent développer leur réseau, mais la communauté ici est divisée, sûrement plus qu’ailleurs », déplore-t-il.

« D’abord, nous sommes limités culturellement parlant. Vingt-cinq pour cent font du rap en anglais, t’as un 10-15% qui rappent en espagnol, un 10% en créole… À partir de là, nous sommes éclatés, nous ne sommes pas ensemble, alors que Montréal a le potentiel pour avoir une scène hip-hop importante, mais nous sommes tellement divisés culturellement… C’est dommage! »

Puis, une autre pause, une autre nuance: « Je ne veux pas lancer la pierre à quiconque, par contre. Encore une fois, ce n’est qu’un constat. Chacun fait ses choses de son côté. C’est tellement éclaté qu’on n’en arrive pas à une culture commune. Bien sûr, ce n’est pas que dans le hip-hop; c’est dans tout. »

Manu Militari
Marée humaine
(7e ciel)
En vente dès le 11 septembre

www.manu-militari.com

En écoute exclusive sur Voir.ca: Je me souviens
[audio:manu-militari-je-me-souviens.mp3|titles=Manu Militari – Je me souviens]